L'aube joyeuse
Xenia (2014) de Panos H. Koutras


Un étudiant grec qui file étudier à la Sorbonne pour une thèse sur le mélo américain (Minelli, Sirk et Ray), ça enfile un joli costard. Mais avec Koutras, tout est de traviole. Un peu la faute aux drogues, beaucoup grâce à Counchita Wurst. C'est pas que les zozos soient potes, mais un peu copines quand même. Ces garçons partagent un goût immodéré pour le bad taste. Comprendre par là, un aéropage de repères culturels pas vraiment en vente chez Beaux-arts magazine. Ca fait bazar versatile, dans tous les sens, on prend paillettes et fluo.

Du coup, c'est cool de faire pareil. On se met en positon autoreverse pour entrer dans le 4 ème film du réalisateur grec. Et tiens, on vire tout ce qui semble trop évident à première vue. Bye bye la débride Almodovar période movida, mais sans la movida (repli généralisé du pays). Au revoir le mélo Van Sant - période My own private Idaho - mais la belle image en moins. Adieu La Nuit du chasseur citée tellement cash que la honte monte aux joues. On ferme aussi les yeux sur les symptômes d'une contrée malade par une orgie de crises. Et puis, quand vient la nuit, on aime mais non, on dit non au ratissage large des genres qui frisent la putasserie. On fait coucou avec la main à la comédie musicale, au mélo, au symbole avec une séquence dangereusement trop longue dans un hôtel abandonné, et même à la télé réalité mixée avec le grand cinoche, inclus les bites à l'air. Nous voilà à poil. Nous sommes prêts.

Car Koutras débarrassé de ce qui fait kiffer, c'est Xavier Dolan qui n'aurait pas pris une ride à 50 balais, qui n'aurait pas trop monté les marches du festival de Cannes, qui n'aurait jamais lâché le tourbillon adolescent pour faire enfant prodige. Un truc tellement léger que Leos Carax semble tuméfié sur le champ d'honneur de l'Art. D'une certaine manière, le zozo s'en bat les couilles. L'important ici, c'est évidement d'aimer. Tout nu, on aime Xena aussi pour les beaux restes. Pour ce truc qui démultiplie une innocente narration comme une pâquerette sur un tas de merde. Le film donne grave envie d'un séjour chez nos potes grecs qui sont pourtant pas à la fête. La fiesta, c'était avant. Mais Koutras ne lâche pas cette vieille envie d'en découdre dans la java. Deux kids déboulent sur un champ de ruines et ça emporte tout dans leur sillage. Un peu Counchita, un poil beaux gosses, moitiés grec et albanais, l'aube ne sera pas dorée, elle sera joyeuse.

Photo : My own private Idaho de Gus Van Sant

Mon dieu, mon amour

Xena sur le papier semble épouvantable. C'est presque Welcome (Philippe Lioret), autant dire un supo à message dans le grand art du mélo. On prend pour perpète avec "à vot'bon cœur mssieurs, dames". C'est l'histoire de gamins abandonnés par leur père grec, et dont la mère albanaise, chanteuse de cabaret, restera définitivement hors champs car enterrée rapido. Faut retrouver le géniteur pour empocher la bonne nationalité avant le prochain charter. L'histoire décolle avec un second graal, concourir au The Voice grec pour chanter une vieille chanson de la surliftée Dalida italienne : Patty Pravo.

Le film entreprend alors un road movie urbain, non seulement dans le cinoche, mais aussi version télé dans tout ce qu'elle a de novella. Ambiance brazil oblige, le tragique est historiquement grec, mais revisité par les séries latinos qui, en matière de dieux déchus, en connaît un rayon. On va à l'os des enjeux cosmogoniques mais avec une légèreté confondante. Et c'est bien cette innocence sur pattes qui fait bouillir la marmite dans le désastre.

Comme Antigone, Phèdre et toutes les sœurettes antiques, les fluo kids débordent d'énergie jusqu'à dépasser les bornes et faire conneries sur conneries avec courage. Derrière la ligne jaune, on croise pas mal de choses étranges qui pourraient bien être des dieux. Un lapin géant, Patty Pravo pour de vrai dans les rues d'Athènes, une vieille folle tenancière de club kitchissime ou encore un jury télé pour une pub Oasis. Et puis Zeus bien sûr. Le père mystère a la mauvaise idée de flirter avec l'extrême droite. Les gamins foncent dans le tas sans réfléchir, ça fait mal, ça fait pas forcément grandir (ouf !) et surtout ça pousse à choisir le bon dieu dans ce bordel. Ce sera une déesse, la chanteuse intouchable surgie elle aussi d'un pays méditerranéen. Patty nappe le film de sa bande son mélo, la Sainte Rita pour les causes perdues fait la boussole vers un 7éme ciel rêvé. Elle offre sa bénédiction aux kids depuis sa grande limousine noire, on l'aime pour ça aussi.

La chanson en prems

Comme souvent, la chanson est l'outil parfait pour servir de passage entre le réel et la mythologie. On chante, on danse, on reprend les mots pour prier les jours meilleurs. L'Eden est hors champs et les gamins donnent de la voix avec choré pour batailler dans l'enfer. C'est beau comme une chanson de Michel Berger, à la limite du ridicule et pourtant ça fonctionne. La série B est ici, pas tant dans la reprise des genres cinéma mais par la musique, à fleur de film pour emporter le morceau.

On pense aux frères Dardenne. En 2 jours, une nuit, les belges donnent vraiment le ton pour pour traverser le noir du moment. Eux aussi puisent dans le radio casette pour encourager Marion Cotillard à recharger les batteries dans la tragédie trop évidente. L'énergie passe par la variété. C'est-à-dire un air de musique qui ne vous lâche plus quand la noyade dans les larmes déboule sans prévenir. L'oxygène, c'est la bande son, dans le champ forcément. A la mise en scène de suivre le son léger qui dévore ces films de l'intérieur.

Photo : Deux jours, une nuit de Eric et Jean-Luc Dardenne

Selfie

Chanter c'est cool, mais pas tout seul. Ca se fait à plusieurs, consciemment et dans le film. C'est pas tout, faut aussi enregistrer la prière avec les moyens du bord. Classiques, les Dardenne filment caméra à l'épaule non pas pour faire doc toc, mais accompagner au plus près les héros. C'est poreux avec le spectateur, pris par la chanson. Koutras, encore plus cash, opte pour le selfie. Dany et son frère Odysseas n'arrêtent pas de se prendre en photos. C'est une manière de garder la mémoire de ce bordel quand plus tard on pourra écouter et regarder tout ça tranquilou. Mais c'est aussi une manière de regarder le pays en arrière plan. Il y a toujours un morceau de décor qui déborde derrière les visages. Un truc comme un bon vieux tube planqué dans la BO.

Encore plus fort, Xenia file le doute sur la santé mentale de Dany. Il se photographie pour être certains d'être là, au monde. Attention, on pleure. Il voit des lapins partout comme Douglas Sirk convoque les animaux (biches, cerfs et chevreuils en tous genres) pile au moment où le grand amour peut se réaliser avant de sombrer dans le contexte social trop hard. La musique est lancée. On touche les dieux, l'arche de Noé et les garçons tentent de sauver quelque chose en enfer. Ici, la série B n'est plus à prendre façon genre mineur, mais bien comme un plan B pour sortir de l'ornière. La porte de sortie est rêvée, mais là à l'image et dans les oreilles. C'est elle qui file le gourdin de l'innocence, moteur intact pour poursuivre l'histoire. C'est l'Eurovision qui fabrique sa politique à coup de paillettes quand on en attend le moins. On chante avec les laisser pour compte, came à Patty, came au bon vieux bâton de Berger. On chante avec les kids qui nous rappellent la voix à suivre. Et ça, ça vaut bien un selfie en peluche.

 

 

 

DS

Filmographie de Panos H. Koutras (lien Imdb)