C'est le temps de l'amour, des copains et
de l'aventure
The Grand Budap
est Hotel (2014) de Wes Anderson


Vivre est un poil dangereux. C'est même probablement cette formule rageuse qui fait grouiller les héros devant la caméra de Wes Anderson. Comme si les zozos ne renonçaient jamais à parcourir le monde pour jouer à touche-pipi vers un Eden fragile. Attention, la cavalcade est tout terrain. Faut du jus pour pas finir noyé, écrasé, battu à mort ou en chute libre, pour garder le pied marin, gratter un terrier, traverser une île sous l'orage, éviter des nazis car y'a toujours de vrais salops qui trainent dans le coin, et puis s'évader d'une prison relookée par Pierre et Gilles ou enfin choper un train dans une Inde impossible. Et tout ça avec style svp, genre dandy à deux balles, inclus la dégaine escroc, mais pas trop.

Zig zag spoutnik

C'est chaud car à chaque fois le spectateur signe un putain de contrat de confiance avec tonton Wes. D'emblée, faut accepter le festival de la camelote, histoire de se perdre dans son bazar partout Tati. On se dit ok, c'est reparti pour une gentrification du cinéma, une Amélie Poulain surmenée par ses hautes études en sciences de l'art. On surchauffe avant les premières images car faut avouer, l'internationale du hispter à poil long dont le cœur bat aussi bien à Brooklyn ou le long du canal Saint-Martin à Paris, c'est pas trop notre truc. C'est même moyen excitant tellement ça pète du cool au kilo.

Mais le ciné de Wes a ça de magique : le contrat de confiance fonctionne tellement le garçon se balade à des années lumières de toutes ces brocs back. A revoir ses films, on se sent comme à la maison, un peu chez Fellini pour le toc, un peu chez Myazaki pour le détail cosmogonique, carrément chez Tati pour la liberté du regard dans l'abondance. L'accumulation n'est pas une galerie d'art, mais étrangement une bonne de dose de souvenirs cinématographiques disparus. Et dans le genre post mortem, Anderson regonfle ce grand monde à bloc, ou bien façon dépression, ou bien bon teint avec une sacrée envie que ça pète.

C'est un monde, du coup Allo ciné galère pour produire le jus d'un synopsis berzingue : Le film retrace les aventures de Gustave H, l'homme aux clés d'or d'un célèbre hôtel européen de l'entre-deux-guerres et du garçon d'étage Zéro Moustafa, son allié le plus fidèle. La recherche d'un tableau volé, œuvre inestimable datant de la Renaissance et un conflit autour d'un important héritage familial forment la trame de cette histoire au cœur de la vieille Europe en pleine mutation. On se doit d'ajouter que tout ça est raconté dans une période soviet suprême, juste avant la chute du mur.

C'est donc un musée dans le musée qui dresse le décor pour le moins fantastique. Et l'étrange sensation que tout est déjà là, dans la place comme bien avant le film, tient du miracle mélancolique. Le job de la caméra consiste alors à se promener avec une liberté en mode régalade. On se poile dans le désastre des vestiges emboités comme des poupées russes. Reste à suivre le drôle d'oiseau Gustave H qui trace courageusement sa ligne de fuite dans ce qui semble trop figé. Le magasin d'antiquité prends des allures de Toy story (John Lasseter), avec la signature désormais célèbre du réalisateur : le plan séquence pour fabriquer une évasion en zigzag. Pas de ligne droite dans l'Hôtel Overlook, mais un slalom géant pour embrasser une poignée de fantômes européens. S'agit de les faire revenir, mais aussi de les fuir tellement ça cloche. Un exemple parmi cent : Gustave avance à grands pas dans le hall d'entrée pour vérifier si tout est en place. La caméra avance droite, mais en balançant sans cesses des coups d'œil à gauche et à droite. Elle file direct au but mais cherche à saisir le hors champ toujours débordé. Car à côté de l'axe se jouent cent intrigues, dangereuses et heureuses, paranos et jouissives.

Dans le genre, le Grand Budapest Hôtel est peut-être le film le plus théorique et réjouissant de son auteur. A la fois conservateur d'un musée géant qui traverse le vingtième siècle, mais à la survie quasi impossible quand une bande de nasillards débarquent ou l'ère communiste éteint les derniers souffles d'un souvenir à peine éteint. La caméra se ballade dans le décor, épuise le spectateur, conscient que l'image déborde comme les souvenirs. L'idée tient de l'innocence rageuse. Mais le bastringue avance pour imaginer des lendemains cherchant à chanter une ultime petite musique. C'est là où le ciné d'Anderson devient un truc vivant malgré le cimetière.

Photo : Huit et demi de Federico Fellini

L'internationale du rose bonbon

A part le plan séquence foufou, Anderson aime aussi filmer des braquages. Mais attention, à l'ancienne. Y a souvent un magot à choucrater, ici une vague croute renaissance, bien plus kiffante que les Egon Schiele entre aperçus. Une fois le butin dans la poche, faut s'évader. Dés lors, le film bricole des espaces de survie, légèrement hors sol, hyper fragiles et dont il s'agit d'entretenir la flamme même si tout ça ressemble à un piège.

L'échappée belle passe par le déguisement, arme nécessaire pour les bâtards pas trop glorieux, afin de glisser entre les mailles du filet. Plus les héros sont voyants (dans tous les sens du terme), plus ils filent doux dans leurs costumes outranciers mais classes. La succession de catastrophes, d'entourloupes, d'innocence burnée et de jeux non stop, trouve sa porte de sortie vers l'une des plus beaux happenings de la comédie américaine : le déguisement. Filer doux signifie se faire repérable à cent kilomètres à la ronde.

Dans le genre, c'est bien sûr Certains l'aiment chaud (Billy Wilder) qui emporte la palme avec ses héros transformistes pour niquer la mafia au cul. Et bien les zozos animés par Anderson ne déméritent pas à force de looks pompiers au beau milieu des grandes crises. Smoking impec, room service violet, tenue de taulard rayée, vendeurs de gâteaux rose bonbons, tout y passe pour se faire bien voir, histoire d'échapper aux uniformes paramilitaires. C'est le turquoise contre le noir. C'est la danse des couleurs contre le pas martial. Et si le capharnaüm doit de toute façon disparaître, l'internationale des maitres d'hôtels overlookés en bonbonnière est prête à agiter le téléphone pour filer d'une séquence à l'autre. L'énergie est là, finalement pas si dandy comme le chante la critique à propos de Wes Anderson. S'agit plus d'abondance des signes, bombe thermonucléaire pour briser un début de ligne trop droite. Un cadeau comme ça, quelque soit l'époque et le style, ça se goute à pleine louche. Et ça nous pète à la gueule, bien loin des jolies images nostalgiques d'un hôtel endormi au milieu des Alpes.

Photo : Certains l'aiment chaud de Billy Wilder

 

 

 

DS

Filmographie de Wes Anderson (lien Imdb)