Samba thérapie
Samba (2014) de Eric Toledano et Olivier Nakache


C'est probablement la stupeur ciné 2014. Samba fabrique une étonnante surprise, discrètement planquée derrière le virage post Intouchables. Pourtant, tout semble casse gueule sur le papier. Quoi ? Encore une french comédie morale sociale après le carton Intouchables ? Ca sentait Welcome (Philippe Lioret) ou La famille Bélier (Eric Lartigaud), c'est à dire autant de sujets salutaires mais un chouille édifiants ? Toi aussi, comme les scénaristes, utilise le générateur de pitchs.

Finalement, on file voir Samba pile quand tata Houellebecq joue Orwell en romanisant la France dans les pires fantasmes du moment et quand tatie Zemmour poursuit la fabrique de néo-conserves qui sentent la fesse. On y va par recherche d'oxygène, mais aussi car à l'époque, Intouchables laisse en bouche un goût de bien foutu. Le snobisme au vestiaire, le triomphe 2011 frappe par son scénar pas si éloigné du Vieil homme et l'enfant (Claude Berry). Les zozos groovent un handicapé aigri et un kid des quartiers dans une image étrangement soignée. Et puis la tentation musicale comédie, pour une fois, est bien sentie, sans faire style I like Demy it, Demy it. Dans le même esprit, les réals retournent leurs personnages avec un même soin, en laissant respirer toutes leurs contradictions sans craindre les zones d'ombres. Tout ça emballé dans un genre comédie, histoire de tendre la main aux spectateurs, c'est pas mal du tout.

Intouchables balance aussi une drôle de piste : jouer avec les canons de la beauté, voir du glam. La mise en scène oscille entre le pur jus social et le conte. On se demande : et si Toledano et Nakache partagaient ce goût de la belle image et des héros sexy sans craindre le tour de passe-passe esthétique pour filer vers la sidération ? C'est beau comme Hollywood joue parfois du glam avec plein d'idées dedans. Du coup, c'est passionnant comme Mike Leigh file à l'anglaise du côté de Turner pour vriller les canons du film politique made in british. On pense aussi à un autre duo frenchy, Nicolas Charlet et Bruno Lavaine (Le grand méchant loup), capable de transporter ses héros losers à Versailles, parce que oui, ils le valent bien.

C'est pas très postmoderne tout ça, mais Samba frappe par sa beauté. Un peu comme si les frères Dardennes lâchaient les chevaux vers le conte doré en conservant le dark au coeur. Un truc inspiré par Capra, à faire passer l'espoir du rayon frelaté au programme politique, avec toile cirée tendue sur une table de camping aux Flots bleus.

Paris, je t'aime

C'est quoi la vie d'un clandestin dans les rues de Paris ? Probablement une histoire de regard. Plus précisément, celui des autres, à éviter absolument pour échapper au charter retour. C'est la règle de l'homme invisible, avec obligation de filmer cette transparence au travail. C'est aussi, à l'inverse, Paris vue à travers le regard d'un héros qui vise à son propre effacement. Si Intouchables montre le retour dans les rues d'un mec en fauteuil roulant, Samba propose le programme inverse, la disparition de clandestins sur les trottoirs.

Coup de génie, le corps d'Omar Sy fabrique l'exact inverse de la transparence. Le mec est grand, black, beau comme un dieu, doté d'un rire puissant et généreux. Le voir entrer dans la peau d'un invisible travaille une tension comique sans cesse en équilibre avec la situation dramatique. Tout est dit avec une histoire de chemise à porter pour passer devant l'administration. Caché dehors, grand cœur qui bat dedans, on a du lourd niveau mise en scène.

Samba est un rehausseur de réel, dont la seule présence transforme le regard porté sur le monde. Cette dualité se retrouve dans les prises de vues parisiennes, à la fois Eldorado et danger dont la beauté même ambivalence tragique. Et là, attention c'est miracle : l'alchimie passe par Stéphane Fontaine. Le bonhomme signait déjà l'image de merveilles : Jimmy P. (Arnaud Desplechin), Un amour de jeunesse (Mia Hansen-Love) ou Panique à Hollywood (du vieux briscard Barry Levinson). Ici, le garçon invente un truc difficile mais finalement classique : inventer une sorte de canopée extraordinaire par-dessus le réel pour mieux en saisir le jus pas toujours joli.

L'image se ballade dans un nuancier de lumières et de couleurs incroyablement précises, comme autant de coups d'œil aigu sur le quotidien. Les rues de Paris révèlent un bon paquet de dangers, mais chaque chose filmée appelle un truc : devenir beau. On y est presque. Faut d'ailleurs pas grand-chose dans le regard de Samba pour que la beauté advienne. Du beau salvateur et politique. Du beau comme la scène des deux clandestins en lavage de vitres en haut d'un building sur une petite nacelle. Le vertige est là, c'est flippant mais magnifique et les mecs commencent à mimer la pub coca light pour exciter les gonzesses. Et les gonzesses, c'est nous, spectateurs érotisés au poil.

La comédie musicale pointe le bout du groove, véritable machine à transformer le réel par le kiffe, l'espoir, les fluides sexuelles suspendus à plusieurs centaines de mètres. On retrouve la même scène sur les toits de Paris, mais cette fois en mode tragi-comique pour fuir une descente de police. Caramba, c'est chaud.

Et puis tiens, on pense par surprise à Visconti. Un réal dont les débuts sont marqués par le néo-réalisme italien et un amour sans chichi pour le peuple dans la merde. Luchino sort la grande table avec les meilleurs mets, la plus belle nappe et même les bijoux de famille car rien n'est trop beau surtout pour les plus démunis. Mais si le maestro s'attache à filmer des mondes en train de disparaître, la beauté de Samba se niche dans l'espoir de voir un Paris plus merveilleux, plus accueillant, plus comédie musicale. Eric Toledano et Olivier Nakache nous soufflent à l'oreille que l'image romantique de la ville lumière perçue comme telle par nombre d'étrangers est non seulement un truc cool… et faudrait pas grand-chose pour la faire vivre une seconde dans le réel. Soit une contre proposition Houellebequienne à faire bander un régiment abonné au FN.

C'est le beau cadeau des clandestins. On prend !

Photo : Bellissima de Luchino Visconti

 

 

 

DS

Filmographie de Olivier Nakache (lien Imdb)
Filmographie de Eric Toledano (lien Imdb)