Où boivent les aigles ?
Quand les aigles attaquent (196
9) de Brian G. Hutton


Je sais… Il existe des plaisirs coupables, voire solitaires. Adorer Quand les aigles attaquent ( Where eagles dare en V.O) fait partie de ce legs honteux. Jusqu'ici, la ligue des infectés se complaisait dans le silence, le déni voire le mensonge. Mais Spielberg et Tarantino ont eux même confessés devant témoins, leur amour immodéré pour cet inaltérable brûlot. L'heure du coming-out a sonné. Et puisque nous sommes entre gens de goût, pourquoi ne pas aller gratter ce coin obscur, situé entre le foie et les genoux de tout movie freak qui se respecte ? Admettons enfin que voir Burton et Eastwood ratatiner à eux seuls un château bourré de nazis fanatiques a quelque chose de jouissif. Et que celui qui n'a jamais pêché me jette la première grenade à manche ! Alors, garnissez vos chargeurs, attachez vos ceintures and let's the big war begins ! 

En 1968, la M.G.M a de bonnes raisons de pavoiser. Tirée de la mouise financière engendrée par divers flops calamiteux, la trésorerie du 245 North Beverly Drive respire enfin. L'interminable Bounty accouché par Brando en quête d'accueillantes tropiques, les dispensables Rolls Royce jaune, Lady L et autres productions de prestiges qui ont failli tondre le lion fétiche de la firme sont de lointaines malédictions bannies à jamais. Un duo dynamique de producteurs nommés O'Brien & Weitman relance la machine à rêves. Le bon Docteur Zhivagho moissonne le cash, engrange les oscars et restitue un instant au box office, l'ambitieuse vision qu'avait initiée Irving Thalberg (1899-1936): des films artistiquement parfaits et suffisamment grand public pour garnir le tiroir caisse. 2001 l'odyssée de l'espace ainsi que les 12 salopards (68 & 67) sont de la même fournée.

Un an après le brulot antimilitariste de Robert Aldrich où Lee Marvin menait à l'abattoir sa Dirty Dozen afin de garantir le succès du débarquement en Normandie (avec plus de 60 tonnes d'explosifs pulvérisant le château construit en dur aux alentours de Londres pour le final le plus pyrotechnique de l'histoire du cinéma old school), la M.G.M décide de remettre le couvert. La seconde guerre mondiale fascine, les uniformes sont en magasin, le film de commandos attire toujours de nombreux fidèles… Mais il faut d'abord un scénario en béton armé. L'homme de la situation n'est pas bien loin… Sans doute affalé au comptoir du bar d'en face. Il vient de finir la rédaction de Zebra station polaire pour la company. C'est Alistair Mc Lean.

Mc Lean a appris à écrire sur le tas, après une seconde guerre mondiale valeureuse qu'il traversa sur divers bâtiments submersibles aux armes de sa gracieuse majesté, fendant les mers infestées de sous marins du type Das Boot. Dès 1945 il écrit. Après diverses nouvelles fort bien accueillies outre-manche, Mc Lean en 1957, décroche le pompon avec un roman haletant tiré de sa propre expérience guerrière et de son imagination fertile ensemencée par le gin pur. Les canons de Navarone sera d'abord un succès de librairie, immédiatement optionné par Carl Foreman pour la Columbia. Il sera réalisé par Jack Lee Thompson en 61 avec un casting haut de gamme : Gregory Peck, Anthony Quinn, David Niven, Irène Papas et j'en oublie…

Pour 6 millions de $ de budget, ces canons vont devenir le mètre étalon du genre qui rapportera 29 millions de $, sans oublier des ventes records de disques pour Dimitri Tiomkin qui en composa la célèbre marche. Mais récapitulons… Il s'agit sur notre site d'établir les règles qui régissent ce genre à part entière, né en 1945 avec Objective Burma de Raoul Walsh : le film de commando.

Une équipe de professionnels aux spécialités diverses (première règle du jeu du genre "film de commandos") se voient confier une mission impossible… Voila d'entrée posée la seconde condition sine qua non du contrat implicite que signe le spectateur avec l'intrigue. Ici il faut détruire dans une forteresse inexpugnable, un duo de canons superpuissants capables à eux seuls de couler la flotte anglaise venue sauver ses soldats retenus sur une des iles de la mer Egée. Divers moyens ont été mis en œuvre. Tous ont échoués. Il ne reste plus qu'une solution, envoyer derrière les lignes ennemies (3° loi du genre) une poignée d'hommes décidés pour faire le job, mais promis à une mort quasi-certaine. Seul un destin favorable pourra les tirer de là. On sait déjà que certains vont passer l'arme à gauche dès la première bobine (4° règle).

La première partie explore en général les psychologies des différents protagonistes fortement typés (et membrés) et mettent en œuvre leurs divers talents au cours de scènes d'action inaugurales (marches forcées, sentinelles poignardées, escalades nocturnes, jets de grenade, mitraillages tous azimuts, snipe d'ennemis à découvert…). Ensuite, les choses se gâtent vite. Dans un bon film de commandos, on déplore des pertes, le spécialiste fait faux bond, le flegmatique craque, la fille s'enfuit en pleurant à moins que le matériel indispensable ne soit volé (5° commandement du genre: ne jamais avoir TOUT ce dont on a besoin). Mais the show must go on car l'horloge tourne et la dead line approche. Ensuite, les ennemis qui devaient ignorer l'intrusion du commando pourtant prudent sont mis au courant par… Un traître bien sûr (Twist de scénariste !) qu'il va falloir démasquer (6° prescription du parfait plumitif : déstabiliser le spectateur qui plaçait sa confiance en celui ou celle qui semblait le plus fiable). Normalement, à la fin du 2° acte, le commando démantibulé, aux mains de l'ennemi et privé de ressources doit faire face. Qu'importe et haut les cœurs ! C'est au cours du 3° acte et du final que se révèlent les caractères bien trempés qui vont faire preuve d'héroïsme, de malice et d'abnégation pour mener à bien leur mission au delà de leurs plus folles espérances. Le groupe de combattants fonctionne enfin à plein régime. Il agit en complémentarité et puise ses ressources chez l'ennemi (antépénultième commandement : saisit par tous les moyens ce dont tu as besoin) qui n'a qu'à bien se tenir. Au final, le repaire des méchants s'éparpille en fumée, et au delà de cette victoire tactique donc ponctuelle, le gain stratégique de l'opération fait basculer le cours de l'histoire. S'inscrit alors en lettres de feu la dernière règle du corpus : les hommes font l'Histoire et des circonstances exceptionnelles révèlent les soldats à eux-mêmes.

Photos : Les canons de Navarone de Jack Lee Thompson / Objectif Burma de Raoul Walsh

Pour Mc Lean le contrat sera rempli brillamment. L'homme, même hypnotisé par sa bouteille favorite (il en mourra) est capable à lui tout seul de tenir tous les rôles assignés à un commando, puisque contre 300 000 $ il va écrire en 6 semaines, un scénario découpé et dialogué et le roman en prime (faut le faire !) intitulé Where Eagles Dare. Le script déborde d'idées géniales et d'images fortes. S'inspirant de l'opération Fortitude qui intoxiqua les services secrets allemands quand à la date et au lieu exact du débarquement allié en France Mc Lean imagine un dispositif complexe, digne du MI6 pour, non seulement intoxiquer l'Abwehr mais aussi vaporiser un château bavarois, QG des services secrets ennemis, perché sur un pic enneigé baptisé Schlossadler (en réalité, le château d'Hoenwerfen…) sans oublier de démasquer un réseau d'espions nazis installés à Londres ! Une vraie synthèse !

La M.G.M exulte. Elle ne s'imaginait pas à pareille fête avec un Mc Lean a peu près ivre du matin jusqu'au soir qu'on découvre capable de faire scintiller encore la belle couleur verte des dollars dans les yeux des executives. De plus le joker de cette affaire rutilante n'est autre que le beau fils de Richard Burton qui œuvre dans l'ombre pour que son beau-père renoue avec le cinéma d'action. Et… Burton est d'accord, il doit remonter sa cote en berne. Hélas, l'acteur génial n'est pas qu'assoiffé de bons rôles ! Avec l'ami Peter O Toole, il passe son temps à écumer les clubs qu'ils assèchent. Accompagnés d'imposants gardes du corps, les deux lascars courent les bimbos en bramant du Shakespeare, déclenchent des bagarres homériques, défraient la chronique mondaine et voient leurs noms s'afficher à la une des tabloïds les plus virulents les accusant de mille turpitudes sexuelles dûes aux pouvoirs aphrodisiaques des purs malts dont ils se gargarisent. Ceci dit, Burton est une valeur sure.

Pour jouer le ricain impassible et cruel, seul membre fiable du commando, on pense à Lee Marvin qui décline l'offre. Le grand Lee en a soupé de l'uniforme avec sa douzaine de salopards qui lui ont apporté la gloire. Il veut changer de défroque. Il sera l'impeccable Walker de Point Blank et empoignera ainsi un redoutable 44 Magnum ainsi que l'incandescente Angie Dickinson, attaquée par la face nord de son mètre soixante cinq… D'ailleurs elle-même avouait à ce sujet, "j'aime être habillée devant les femmes et nue devant les hommes"… On comprend que Lee, plutôt que d'aller en plein hiver se geler au cœur du Tyrol autrichien, ait préféré San-Francisco et la douce Angie qui s'offrait à sa poigne calleuse comme un fruit mûr et sucré.

On se tourne alors vers Clint Eastwood qui rafle 800 000 $ de cachet (contre 1,2 millions pour Burton). L'égérie de Sergio Leone fait entrer par la petite porte un metteur en scène quasi débutant : Brian G Hutton, qu'il a croisé naguère sur les plateaux de Rawhide et chipé à la Columbia où il était couvé en tant que nouveau talent prometteur.
Petite parenthèse, Hutton réalisera De l'or pour les braves, toujours avec Eastwood, puis divers films oubliables (dont deux avec Liz Taylor) avant d'abandonner la mise en scène pour devenir... Plombier ! Voila un fait unique dans les anales, dont devraient s'inspirer quelques metteurs en scènes que nous ne nommerons pas. Bref, le casting est au complet, le budget de 9 millions de $ aussi, les lieux de tournage du coté de Salzbourg ont été dénichés, les effets spéciaux au point… Les ennuis vont commencer, mais le jeu vaut son poids en T.N.T !

Le tournage prévu pour 3 mois, va s'éterniser un trimestre de plus. Imbibé jusqu'à l'os, Burton titube de séquences en séquences. Il faut lui souffler son texte, le soutenir au sens propre voire le harnacher avec un baudrier spécial pour lui faire grimper le mur de la forteresse… De là à le faire sauter sur un téléphérique en marche pour liquider un espion nazi, il y a un océan de Glenfiddich à franchir… D'autant que l'inusable Burton s'est mis en tête de séduire une des deux femmes qui tiennent un rôle important dans le film Mary Ure. Ooops… Mary Ure est la femme du metteur en scène ! Mais rien n'arrête Richard cœur de malt dans sa quête effrénée de sexe d'autant que l'autre star féminine, Ingrid Pitt qui interprète Heidi, la servante au décolleté généreux, d'origine juive polonaise déprime. Rescapée d'un camp de la mort, ce film la mine. Ca se comprend. Elle incarne ici une espionne qui slalome en brandissant des bières entre les troupes alpines nazies qui ambiancent le gasthaus local décoré comme une boutique Jardiland la veille de Noël. De plus, elle doit empêcher le libidineux Major Von Happen, un SS aux mains lestes (Derren Nesbitt s'appuie le rôle) de lui flatter les rondeurs. Le vilain gestapiste voudrait bien l'entrainer dans sa chambrette pour lui outrager le derrière ! C'est la guerre totale !

Eastwood, lui s'est payé une moto (Norton Triumph) pour échapper à l'ambiance moite du plateau. D'ailleurs, ce sont les cascadeurs qui font la majeure partie du job, à tel point que le futur inspecteur Harry rebaptise le film "Where doubles dare" (où osent les doublures !). L'affaire se corse bigrement quand Hutton en compagnie du producteur exécutif, est littéralement expédié les 4 fers en l'air par une langue de feu lors de la prise de vues de l'explosion de la remise où le duo Eastwood/Burton avait, (dans le film), entreposé, leur matériel ! On l'envoie à l'hôpital et voila notre pauvre Mary, à la merci du grand Dieu Pan ! Rajoutons à cela les séquences de téléphériques tournées à une centaine de kilomètres en nuit américaine, la réalisation de mate painting pour figurer le château en arrière plan, les conditions climatiques et les changements de lumières en altitude désastreuses pour le 70 mn… Sans oublier la hâte des comédiens à enfin tourner des scènes d'intérieur en studios (il fait moins 15 dans la journée si le soleil est de la partie) On comprend que la M.G.M ait voulu calmer le jeu et surtout dompter Burton.

Fatale erreur. Le studio expédie Liz Taylor, véritable grenade dégoupillée en Autriche pour apprivoiser le Dom Juan. Burton qui a incarné Richard III, joue sur les deux tableaux. Tout en courtisant les jeunes autrichiennes du cru, émoustillées par la star qui leur promet des rôles conséquents avant de les basculer dans le foin, se console avec Liz en cas d'échec. Sa consommation personnelle approche les deux bouteilles de scotch par jour ! Cette fois c'est le verre de trop ! LA Taylor entre en piste et c'est de la bombe ! Pour fêter dignement son anniversaire, elle prouve à toute l'équipe que sa résistance à l'absorption de divers liquides à fort potentiel n'a rien à envier aux beuveries burtonniennes… Pire, attaquée par le malt et la jalousie, elle entraine (parait-il) le beau Clint (qui n'en demandait pas tant puisque le petit Kyle pointait le bout de son nez dans le monde réel) backstage pour prouver à son futur ex, qu'elle peut encore ramener du bois à la maison !

Quoi qu'il en soit, malgré ces déboires et le fait que le film fourmille d'invraisemblances et de gadgets puisés on ne sait où : un hélicoptère, des bombes à fil capables de volatiliser le pentagone, officiers à monocles, services secrets nazis bêtes à manger du foin et l'aptitude de Clint à utiliser deux MP 40 à la fois (une dans chaque main !) pour effacer de la liste des vivants environ 50 soldats aguerris à qui il renvoie leurs grenades… Le film marche ! Mieux que ça ! On court en on en redemande, mêmes si les agrégés d'histoire de l'école des annales s'étranglent de fureur au simple énoncé du titre.

Jetez un coup d'œil à Doom (le génial jeu vidéo) et demandez vous d'où vient l'imagerie et l'inusable B.F.G (the Big Fuckin'Gun) qui nettoie un level entier de SS et de monstres gluants… Repassez-vous Indiana Jones et la dernière Croisade ou Inglorious Basterds et savourez votre revanche. Oui, Quand les aigles attaquent est un film improbable, racoleur, indécent même, mais c'est un film ultra jouissif. Du vrai cinoche saignant, celui du samedi soir, comme on l'aime où la musique impeccable de Ron Goodwin avec ses roulements de batterie, calqués sur le rythme des claquements de fusils mitrailleurs allemands, vous cueillent comme une fleur dès l'intro.

Tout ça semble faux ? Plus que vous ne le croyez, mais Léo le lion sait vous faire gober l'impossible. Les aigles vous procurent cette espèce de bonheur un peu bête : celui de redevenir pour 155 minutes, un gosse qui joue à la guerre, et qui aime ça ! 20 ans avant le jeu vidéo et son explosion, Quand les aigles attaquent qui baignait dans le sexe et l'alcool, shootait une génération de spectateurs à l'action pure et sans alibi. Depuis, à chaque redif télé, naissent de nouveaux addicts et en voyant ça, comment leur en vouloir ?

On trouve facilement en DVD ou en blue ray ce désormais classique du film de guerre pour un prix risible. Ce serait folie de résister. Prosit !

Photos : Elizabeth Taylor vient fêter son 36ème anniversaire sur le tournage de Quand les aigles attaquent / visuel du film

 

 

 

 

 

Hubert Chardot

Filmographie de Brian G. Hutton (lien Imdb)