Un type dans mon genre...
Quai des orfèvres (1947
) de Henri-Georges Clouzot


La meilleure adaptation cinématographique fidèle à un roman noir ou policier francophone d'après guerre ? Choisissez entre L'Affaire Saint- Fiacre, Le Désordre et la Nuit, Touchez pas au Grisbi, Le Rouge est Mis, ou Maigret tend un Piège… Jean Gabin revenu en force dans le paysage en est à chaque fois la vedette. En revanche, si vous tombez sur un bouquin de S.A Steeman intitulé Légitime Défense (paru en 1942 et réédité depuis)… Bien malin si vous reconnaissez le film dont il est issu ! Pourtant le titre et le nom de l'auteur apparaissent bien en vue au générique d'un des chefs d'œuvres du polar hexagonal. Mais mis à part le départ de l'intrigue, tout a été chamboulé pour accoucher d'un vrai classique, un film indémodable et mordant… Méchant même, et bien plus que vous ne le croyez. Nous sommes en 1947, son metteur en scène a des comptes à régler et un royaume à reconquérir. II est donc condamné au succès. Il se nomme Henri Georges Clouzot et son film s'intitulera Quai des Orfèvres.

Clouzot est plus qu'un type complexe, c'est au mieux un obsessionnel compulsif, au pire un grand malade. Les scénaristes ayant travaillé avec lui le décrivent comme un insomniaque, capable de vous tirer du lit à 3 heures du matin pour savoir si l'héroïne du projet en écriture porte un soutien gorge noir. Les acteurs qui ont subi sa férule n'en disent guère de bien. Bardot l'oublie dans ses ouvrages biographiques (il faut dire que sur La Vérité, le grain de peau de Sami Frey laisse d'autres traces) Reggiani sur L'Enfer (film inachevé dont Serge Bromberg tira un chouette docu) se tire du tournage en claquant la porte après avoir couru des heures sur un pont. Montand lui, aura droit à son coup de pied aux fesses pour tout Salaire de la Peur. Dany Carrel nue sous un imper transparent, passera de longues journées, aux ordres de Clouzot pour La Prisonnière . Il filme sa sueur qui dégouline sur sa peau lors d'une séance de prise de photos assez sadienne orchestrée par Laurent Terzieff qui sert de véhicule aux fantasmes du metteur en scène. Bernard Blier et Suzy Delair sur le tournage du Quai, prendront chacun une bonne paire de claques, Blier sera en outre réellement transfusé… Mais ces deux comédiens là n'en tiendront nulle rigueur à Clouzot, prêt à tout pour obtenir le meilleur d'eux même. Louis Jouvet, "le patron", qui ne porte pas le cinéma dans son cœur, distingue 3 metteurs en scènes l'ayant dirigé, comme étant d'authentiques créateurs : Renoir, Duvivier et… Clouzot. Oui, Clouzot est un « fou » un mythomane… Mais aussi un artiste qui sait transmettre ses visions et emmener ses collaborateurs au delà de ce qu'ils pensaient être possible. Il réalise des films marquants, mieux des œuvres mythiques… Mais, petit flash-back…

Septembre 1944. A la libération, Clouzot est lessivé. La commission d'épuration du cinéma français est passée. Le voila exclu à vie de la profession. En cette période troublée, il faut payer l'addition. Clouzot, scénariste émérite et virtuose a notamment adapté pour l'écran Les Inconnus dans la Maison (1941) d'après Simenon avec Raimu. Il est devenu le superviseur du département scénarios de la Continental. Cette société de production a été crée par les occupants, à peine la convention d'armistice de Rethondes paraphée. Dans l'esprit d'Hitler et de la majorité des dignitaires nazis, Goebbels compris, la France doit devenir, un lieu de plaisirs et de récréation pour les troupes allemandes ainsi qu'un réservoir de main d'œuvre, de devises et de matières premières. Le destin de la Continental est confié à un professionnel du 7° art, Alfred Greven.

Ses instructions sont claires. Le cinéma français ne doit en aucun cas rivaliser avec les films allemands, destinés dans l'esprit des dirigeants à rivaliser avec ceux d'Hollywood… Rappelons qu'à cette époque les Etats-Unis ne sont nullement disposés à voler à notre secours, que Blanche Neige est encore sur les écrans et que le livre, Autant en Emporte le Vent , toujours en vente libre dans les librairies devient un objet de convoitise. Greven se retrouve donc à la tête d'une compagnie de production qui a carte blanche, d'énormes moyens dont celui d'éloigner la censure. Il jouit ainsi d'une situation de quasi monopole d'autant que moult metteurs en scènes, comédiens, décorateurs, directeurs de la photographie sont sur le pavé. Greven est un nazi cultivé qui bénéficie d'appuis très haut placés. C'est aussi un sincère connaisseur et admirateur du cinéma français. Un type à part en somme. Il va jouer sa carte et devenir le "mogul" de la profession (33 films en 4 ans), comme jamais aucun français ne fut en mesure de l'être en période républicaine, ni ne le sera jamais.

Photos : tournage de L'enfer / La prisonnière de Henri-Georges Clouzot / Les inconnus dans la maison de Henri Decoin

Drôle d'époque. Le cinéma français va devenir exceptionnel quant à la qualité des films produits. La Continental draine les talents. Clouzot s'impose comme étant un des meilleurs. Il scénarise à tour de bras puis passe brillamment son examen de réalisateur avec L'Assassin Habite au 21, une géniale comédie policière avec Pierre Fresnay, Suzy Delair, Jean Tissier, Noël Roquevert… Car Clouzot est fondamentalement un leader. En une journée il met dans sa poche une équipe de vieux briscards. Il a d'énormes avantages sur pas mal de ses confrères… Une culture classique solide, un sens de la psychologie aigu, un manque d'appétence pour le sommeil, un joli coup de crayon qui lui permet de story boarder ses films et surtout un caractère de chien doublé d'un manipulateur hors pair. Il va donner sa pleine mesure avec Le Corbeau.

Que pareil brûlot, ait pu sortir au cœur de la tourmente (1943) est un exploit. On y parle d'avortements, de lettres anonymes, de drogues, de veulerie, de délation… Thèmes allant tous à l'encontre de la censure et autres diktats moraux prônés par les vainqueurs En France, la confusion des valeurs règne en maître. Tout s'achète et se vend. Pour qui a de bons contacts la vie peut être très douce, voire lucrative. Dans ce maelstrom, on en voit de toutes les couleurs et les surprises abondent. Dans Le Chagrin et la Pitié , Christian De La Mazière, un collaborateur de choc qui finira par s'engager dans la Waffen SS, dira à Marcel Ophuls qu'à Paris sous l'occupation, il ne manquait qu'une boite tenue par Régine ! Le milieu du cinéma n'échappe pas à la règle. Si tout cela vous passionne, jetez un œil sur Laissez-Passer, le film de Bertrand Tavernier tiré des mémoires de Jean Devaivre (qu'on trouve aux Editions Lumière) . Pour un Robert Lynen, héroïque comédien de Poil de Carotte, La Belle Equipe, Carnet de Bal fusillé en Allemagne, combien de collaborateurs dans le monde du spectacle ? La question aujourd'hui n'est pas encore tranchée. En tous les cas, dès Paris libéré, on règle des comptes. Pierre Fresnay, Arletty, Sacha Guitry, Mireille Balin, Tino Rossi, Maurice Chevalier, Danièle Darrieux, Robert Le Vigan, Ginette Leclerc, Corine Luchaire, Suzy Delair entre autres… auront tous des ennuis, à des degrés divers, avec des libérateurs plus ou moins vénaux, impartiaux, violents, intéressés, véreux, institutionnels (l'un n'empêchant pas l'autre)… Car le cinéma est aussi une grande famille fratricide quand il s'agit d'écarter un concurrent… Et puis avoir vécu 4 ans la trouille au ventre se paie. En tous les cas, Clouzot passe à la trappe. Fin 44, on croit qu'il ne travaillera plus jamais dans le cinéma. Mais ceux qui pensaient l'abattre ont tort. Notre homme n'est pas du bois dont on fait les flûtes. Un type dans son genre n'est pas du style à sombrer dans la déprime, d'autant que les producteurs ont toujours besoin d'un vrai pro. Clouzot qui a survécu aux nazis et à la tuberculose en a vu d'autres. De nombreux artistes signent des pétitions en sa faveur…

C'est alors qu'il se souvient d'un polar de Steeman qu'il a optionné. C'est notre fameux Légitime Défense . Clouzot a déjà adapté et trahi Steeman pour L'Assassin Habite au 21… Il va récidiver. Il travaille d'après ses souvenirs (il a perdu le livre qu'il est censé porter à l'écran) sur une idée d'alibi parfait, avec Jean Ferry qui travaille pour le cinéma pour la première fois. Ferry ne va pas être déçu. Coups de téléphones nocturnes, visites impromptues, interrogatoires serrées ("Que fait le cocu pendant ce temps là ?") ramettes typographiées jetées au plafond… Un vrai festival. Clouzot, se fiche de savoir pour son film qui est l'assassin de l'affreux Brignon (Charles Dullin), un industriel torve, amateur de photos pornos (pour l'époque). Ce qui l'intéresse, c'est la pâte humaine qui constitue le cœur et l'âme des petites gens pris dans la nasse du filet de la police. Clouzot est "à fond". Il se fait ouvrir les portes du Quai des Orfèvres. Il y passera 15 jours, suivant notamment l'enquête infructueuse qui vise à mettre Pierrot le Fou et son gang des Tractions avant sous les verrous. Procédures, interrogatoires (quelquefois musclés), passage au piano (prises d'empreintes digitales), flags, beuveries, relations de commissaire à inspecteurs, d'inspecteurs à truands…. Rien ne lui échappe. En moins d'un an le script est fin prêt. Il s'appelait Joyeux Noël , on le rebaptise Quai des Orfèvres et c'est du béton armé avec des dialogues "au poil"… Citons, entre autres cet échange lifté avec montée au filet entre Jouvet et Simone Renan :

"- Et puis je vais vous dire… Vous m'êtes particulièrement sympathique, mademoiselle Dora Meunier…

-Moi ?

-Oui… Parce que je vais vous dire, vous êtes un type dans mon genre. Avec les femmes vous n'aurez jamais de chance !"

Steeman est furieux. Il ne reconnait pas ses petits. Qu'il aille se faire voir ! Clouzot est seul maître à bord avant Dieu ! La distribution réunie est étincelante... Blier & Delair dans le rôle du jeune couple, Renan en sera l'amie dévouée et ambigüe. Au sommet de l'affiche trône Jouvet au mieux de sa forme. Il incarne l'inspecteur adjoint Antoine… Un type sec, cynique qui furieux, lâche à propos de la victime en début d'enquête "Il ne pouvait pas trouver un autre jour pour se faire bigorner, ce connard là ?". On est loin du politiquement correct, d'autant qu'Antoine, ancien "serre pattes" de la coloniale a récupéré en cette veille de Noël, son fiston noir, un souvenir des colonies. Le gosse passe son certif. Il allait enfin pouvoir profiter de son flic de papa et peut être avoir un Meccano (que de souvenirs) en cas de succès au certif ! Ce quatuor de choc est épaulé par une escouade de seconds rôles inoubliables qui ont longtemps fait la richesse du cinéma Français : Larquey, Dullin, Fusier-Gyr, Bussières et jusqu'à Dora Doll (la hot star de l'époque… Pour tout savoir regardez Mademoiselle Strip Tease, un naveton hors normes) et Annette Poivre au standard. Vous vous croyez à Paris en décembre quand il y fait bien froid (on y enregistre des moins 15° cette année là), au cœur du Quai, dans la chambre de la rue Bourdonnais, au caf conc' où à la villa Saint Marceau, scène de crime de l'intrigue ? Fatale erreur. Les rares plans "live" sont ceux des quais des Grands Augustins pour les allers-retours des personnages au restaurant La Pérouse. Tout le reste a été édifié en trompe l'œil sur deux studios (Joinville et St Maurice). Ces décors sur mesure sont dus au génie de Max Douy et à l'œil du chef op : Louis Née…

Le truc ? Tout a été story boardé selon les angles de prise de vues précis en tenant compte des objectifs (du 25 au 150 mn) prévus au tournage. On n'a donc construit QUE l'essentiel, quitte à faire ouvrir une porte dans un autre sens dans la séquence du music-hall. Ce décor imposant n'a été construit que de moitié, le reste étant réfléchi par un miroir ! Car le film ausculte aussi du monde du spectacle. Là encore Clouzot est à son affaire. Il connait le métier à fond. Il a contracté Francis Lopez, le roi de l'opérette (Mariano et lui vont enchaîner les tubes pour Le Chatelet) qui va composer une bombe intitulée "Avec son Tra La La".

Elle va devenir le cheval de bataille de Suzy Delair sur scène. Lopez viendra chez Clouzot pour lui soumettre son travail. Clouzot est ravi. Le titre est entrainant, populaire, joyeux et un peu canaille. Un vrai "véhicule" pour Suzy qui, à l'époque, partage sa vie avec "le metteur". Clouzot se permet même le luxe, dans son film de citer Orson Welles, lors des séquences de répétition de la chanson titre qu'il découpe comme Welles l'avait fait pour Citizen Kane (passage de Susan Alexander lancée sur une scène d'opéra comme une vulgaire savonnette par un Citizen K qui se prend pour Dieu). La répétition commence dans le bureau de l'éditeur pour se finir sur scène en plans alternés.

Photos : Quai des orfèvres de Henri-Georges Clouzot

Le tournage épuisant se déroule en huit semaines pour se terminer le 10 mai. Il n'est pas rare de voir Blier s'endormir sur Jouvet (lequel est un type du genre de Clouzot, un homme à sommeil court) et immortalisé par Sam Levin, le photographe du plateau. Le résultat final est de la dynamite. Un film cruel et pourtant plein de tendresse, vivace et acide qui dissèque des rapports humains pas tout à fait clairs… C'est la première fois (a part dans M de Fritz Lang) que la perversion sexuelle, aussi crument exposée, est un des axes possibles d'un crime sans mobile apparent. Mieux ! Les spectateurs de 1947 découvrent une vision enfin non caricaturale d'une lesbienne de choc, Dora prête à tout pour sauver son amie de cœur. Naturellement, sur ce registre, Clouzot joue dans le feutré, les demi teintes, le non dit… Ce qui rend le film encore plus moite.

Démarrant sur un rythme staccato composé de scènes de travail, de ménages et de réconciliations d'un couple que tout sépare mais qui sait se comprendre au lit, Clouzot nous trimballe sur une sordide histoire d'arrivisme qui débouche sur un meurtre… Au bout de 37 minutes, il introduit enfin le personnage principal. Un flic dans la lignée de Maigret. Mais un Maigret émacié, rentre dedans, cynique et dur qui ne donne pas dans la dentelle. Si Jouvet ne colle pas des baffes à tout ce beau monde, on sent bien que ça n'est pas l'envie qui lui en manque ! D'autre part les scènes de respiration sont épatantes : hommage à Vincent Scotto avec l'éditeur Léopardi, photos de Chevalier, Dranem, Bourvil punaisées ça et là, visite des coulisses, travail des flics in vivo, interrogatoires à la chansonnette ou ce clin d'œil à Piaf avec Ginette (Joëlle Bernard), la chanteuse réaliste, calée sur sa chaise qui vocalise un truc improbable et poisseux. Clope au bec sur un rythme de valse triste elle geint presque… "Ce n'est jamais mon tour, c'est toujours pour les mêmes, aucun bras ne m'entoure, y'a personne qui m'aime ». Les connaisseurs y verront du Raymond Asso (Y'a Tant d'Amour, Elle Fréquentait la Rue Pigalle, Mon Légionnaire…) au petit pied (ici un de ses classiques revisité par Gainsbarre)… Pas faux ! Mais quelle force possède ce plan tout simple composé dans une perspective d'entrée de porte (vingtième minute environ) qui s'ouvre sur un insert "à la Max Ophuls", pour se clore sur une composition "à la Polanski".

Question dialogues, c'est un régal "De l'air barrez-vous" et autres "Avec moi les sans culottes auraient eu chaud aux fesses" et l'admirable "T'en fais pas mon coco je vais t'en cravater un et il va me l'payer ton casse-croute" resteront dans les bibles des "great lines" même si le style est moins m'as tu vu que du Jeanson ou plus sobre que les envolées d'Audiard façon Le dabe. En fait le film "sonne vrai". Il nous offre une plongée convaincante et documentée dans ce Paris gris et encore soumis aux restrictions de l'après-guerre. Ici pas de digressions poétique à la Prévert. Tous les plans sont utiles, toutes les répliques claquent et sonnent comme des mots définitifs, mais comme saisis au vol. La caméra colle aux protagonistes, le rythme est rapide, insinuant, haletant… Rarement film français n'a été ainsi composé pour ébahir un public anglo-saxon… On dirait de l'Hitchcock réaliste ou du Wellman de la plus belle eau.

Tiré de ses oubliettes, Clouzot rafle le prix de la mise en scène au prestigieux festival de Venise en 47 et réalise le 5° meilleur box office France de l'année avec plus de 5,5 millions d'entrées. Le disque et la partition se vendront comme des petits pains chauds. Pour Clouzot, la guerre est définitivement terminée. Il réalisera encore au moins deux chefs d'œuvres : Le Salaire de la Peur et Les Diaboliques et de formidables documentaires sur Picasso et Karajan. Il retournera aussi à ses passions inavouables et à ses colères homériques qui lui déclencheront deux infarctus du myocarde.

Et ce Quai ? Vous ne l'avez jamais vu ? Tant mieux ! C‘est de la balle on peut le réviser à satiété car le talent à ce point là vous saute aux yeux. Les chanceux qui vont avoir le plaisir de découvrir ce film inestimable, le trouveront en DVD édité par Canal +. Le report est de bonne qualité. L'objet se négocie aux alentours de 10 € sur le net. Pour tant d'émotions dues à un orfèvre en la matière c'est donné, non ? Alors ? Merci qui ?

Photos : tournage de Quai des orfèvres / Quai des orfèvres

 

 

 

 

 

Hubert Chardot

Filmographie de Henri-Georges Clouzot (lien Imdb)