Pro du pot
Présentateur Vedette : la légende de Ron Burgundy (2004) de Adam Mc Kay


L'équipe de C à vous, la fameuse émission de France 5, balance des vannes pourries quand le direct part en vrille. Ca donne : "On est des pros, nous c'est pas une télé locale". Autant dire une blagounette puisée dans les souvenirs de la radio locale avec ratés à l'antenne. Ou bien les télés régionales avec déco sponsorisée par But. Ou encore aujourd'hui le net, incroyable feu d'artifice de la bricole. Finalement, on tombe sur des zozos hors formats. Ces adeptes du micro d'argent et de la caméra d'or partagent souvent un point commun : faire comme les grands.

Comme un grand

Oui on sait, ça fait rêver… Mais à pomper les codes meanstream, on ouvre une boite à conneries inépuisable. Ca tombe bien, le cinéma d'Adam Mc Kay est adepte du "faire comme un grand". La Légende de Ron Burgundy, Frangins malgré eux ou Very Bad Cops sont à chaque fois portés par des gaillards de 40 ans. Tous fantasment le statut d'adulte, mais restent bloqués au stade anal. Les compteurs sont bloqués sur l'âge bête. C'est comme un sort jeté sur les personnages. Même le tradi happy-end ne tient pas la promesse d'un retour à la normale. Dans le genre, Will Ferell incarne à merveille ces corps trop grands, mal foutus, boudinés dans un pyjama taille 10 ans. L'imposture débouche sur la folie d'un mec qui veut faire mec mais au-delà de toutes limites. Un peu comme un gamin imite des adultes mais en exagérant outrageusement les traits.

Encore plus dément, le garçon trouble le jeu en imposant un premier degré ravageur. Impossible de déceler un microgramme de cynisme. On est au-delà de la conviction. On sent même une rage enfouie. D'une certaine manière, Ferell fait flipper dans le rire. D'ailleurs, Mc Kay pousse l'ambivalence du personnage au max en tirant les conséquences scénaristiques invraisemblables. Un présentateur de JT est persuadé d'être un étalon supérieurement fufute ? Une bombasse un poil intello tombe folle amoureuse et veut piquer sa place. Un policier, c'est forcément une paire de couilles à Ray-Ban ? Le mec souhaite une carrière d'expert comptable et maltraite sa femme divinement belle, intelligente. Un pro, c'est encore et toujours un mec à la fois dilettante et dans la toute maitrise de son art ? Le garçon est d'une stupidité confondante, se la pète intello sensible… et le public adore.

A chaque fois, le grotesque du personnage trouve un écho réel dans l'entourage. C'est même le cas à l'échelle d'une ville en ce qui concerne Burgundy. Le moteur à comédie impose une norme sociale complètement niquée, faite d'un Disneyland pour kids prisonniers dans un corps adulte. Cette norme s'oppose à une autre série de personnages, cette fois issus de la fiction traditionnelle. Ces derniers font contrepoints, sûrs de leurs valeurs car points de repères habituels pour les spectateurs. Par exemple, les flics héroïques de Very Bad Cops sont évacués dés les 5 premières minutes : ils coursent des bad boys sur le toit d'un building et sautent dans un vide suicidaire comme dans les meilleures Armes fatales (Richard Donner). Problème 1 : ils chutent réellement. C'était juste pour faire comme au ciné normal quoi. Problème 2 : nous sommes dans un autre régime d'images. Chez Mc Kay, la wine a changé de camps. Et ça finit en cérémonie funéraire pour les zozos trop bien burnés.

L'aire de jeux est alors ouverte pour les kids.

Le monde à côté

Ce ciné ne fabrique pas de la parodie, mais une lutte des classes entre fictions. C'est-à-dire le mainstream qui se la pète contre des gamins qui pètent. Soit l'inverse d'un OSS 117, plutôt en légère exagération des originaux. Ici, les références disparaissent d'entrée de jeu. Elles sont uniquement présentes en creux avec des zozos cherchant à les surjouer.

Ce serait comme un monde parallèle, uniquement fabriqué par des amateurs. Autant dire une bascule vers le Magicien d'Oz (Victor Fleming) ou Brigadoon (Vincent Minnelli). C'est à dire des pays imaginaires, quittant définitivement les rives du réel pour fantasmer des origines. C'est aussi un univers dont on ne revient jamais vraiment. Mais attention, si Fleming et Minnelli prennent la fuite avec un genre codé comme la comédie musicale, Mc Kay surprend par ses comédies refusant le fantastique. Pas d'évasion, pas de frontière, pas de passage d'un univers à l'autre. Ici, tout est donné d'un coup, c'est à plat et sans frontière ou superposition. Tout est un, sans échappatoires.

Du coup, les films de Mc Kay jouent non pas sur l'espace mais le temps. Ca fonctionne avec une double détente. On découvre des mecs trentenaires, blancs, hétéros, en classe moyenne, super amateurs dans leur domaine et qui se la pètent hyper pros. C'est le WASP dans splendeur, particulièrement grotesque auprès des femmes car un poil puceau. Ben, ils ont 10 ans en même temps. Problème, s'agit de conserver sa place dans des rôles sociaux prédéterminés : être frère, flic ou journaliste. Plus fort, grandir est source à merdes. Cela signifierait quitter le film et disparaitre dans un hors champ réservé aux spectateurs. Deuxième moment, une révolution culturelle déboule et nique cette position installée : un frère surprise débarque ou un co-équipier brutalise son pote pour ENFIN suivre une vraie enquête policière. Quitter la fiction serait la pire des punitions. Du coup, la grande question géniale pourrait se résumer comme ça : comment se transformer sans sauter du navire ?

Photo : Brigadoon de Vincente Minelli

Work in progress

Version Burgundy, la révolution sera féministe : pour faire moderne, la direction de la télé locale impose la co-présentation du JT avec une jeune femme. Attention, pas n'importe laquelle. Veronica Corningstone s'impose comme une sorte de Christine Ockrent en bataille pour être reconnue comme… pro. Première moitié du film, tout est filmé du point de vue des mecs, la plupart, on le rappelle, quasi puceaux et chauds du bulbe. Les garçons sont grossiers, surmultiplient les poncifs genre harcèlement, grossièreté, fierté male, racisme, virilité niquée, blagues de merde. Seconde moitié du film, la gamine prend le pouvoir avec des méthodes tout aussi indignes.

Le cirque trouve finalement un terrain d'entente : le tournage d'un reportage parti en couilles dans un zoo. Les héros deviennent eux-mêmes objets de leur fabrique à images amateurs. Devant et derrière la caméra, avec des vrais animaux dedans. La légende de Burgundy peut alors s'épanouir pour trouver les écrans. Les zozos découvrent la beauté de leur geste en le fabriquant. On n'est pas si loin du très beau Liberace (Soderbergh). Soit le ridicule fou d'un show man variétoche, transformé au final en geste esthétique. Un espace s'ouvre, un truc comme la liberté, et c'est finalement ravageur.

Photo : Ma vie avec Liberace de Steven Soderbergh

 

 

 

 

DS

Filmographie de Adam Mc Kay (lien Imdb)