Sauve qui peut la vie
Philomena
(2013) de Stephen Frears


Stephen Frears a 73 ans. Sa manie touche-à-tout n'a pas de limite. On garde en mémoire son coup de pompe dans le téléfilm traditionnel avec sa fameuse trilogie My beautiful Laundrette, Prick your ears et Sammy et Rosie s'envoient en l'air. Autant dire un gloubiboulga inédit de street attitude, gays, pakistanais, polar, politique, fait divers, caméra épaule, sociologie et mélo relevé aux épices. Frears fabrique une nouvelle vague british 80's à lui tout seul quand, rapido, il passe un pacte avec le grand satan Hollywoodien (Les Arnaqueurs, Héros malgré lui). Le zozo bascule dans une forme de classicisme qui reste à discuter. Il fait la balance entre Hollywood et Londres par touches successives, histoire de trouver format à son pied. Et depuis des années, une fois rentré au bercail, le zozo s'échine à mettre de l'americana dans son univers very english.

Sa filmo est sans cesse changeante car de cinéma il s'agit, dirait Yoda. Elle tâte aussi bien du réalisme social, du fantastique (Mary Reilly), du western (The High-Lo country, projet non réalisé de Sam Peckinpah), du biopic (The Queen) en passant par le polar (The Hit), le costume à haute teneur littéraire (Les liaisons dangereuses) ou encore la comédie télé engagée (The Van). Bon, on va pas tout reprendre, mais Frears appartient à ces réals à tout faire, y compris présider le festival de Cannes (2007). Plus il se disperse, plus son aura branchouille disparait des radars critiques, se rappelant malgré tout à notre bon souvenir avec de temps en temps un carton surprise au box office.

Est-ce pour autant Superbowl tous les jours ? Pas vraiment. Philomena débarque aujourd'hui sur les écrans sans clap clap, mais rempli les salles avec le public de Michel Drucker. Il semble à la traine de ses gloires contemporaines comme Mike Leigh ou Ken Loach, mais tiens la barre au rythme métronomique. Cette apparente lassitude passe un peu vite sur son goût très chabrolien des mises en scène invisibles, iconoclastes et ironiques. De ce point de vue, son nouveau film atteint probablement une incandescence, libre comme pouvait l'être notre cinéaste français préféré dans ses dernières années.

Allez, comme on est cool, on lui remet un Palma d'honneur.

Vivement Frears

Comment raconter un trafic de gosses entre l'Irlande pauvre des années 50 et quelques vedettes Hollywoodiennes en mal d'adoption ? Loach foncerait dans le tas avec Besancenot au scénario. Leigh chaufferait ses comédiens par des semaines d'impros. Eastwood balancerait un classicisme mythologique rangé au rayon des beaux-arts. Mais Frears ? Tout ça à la fois, mais sur du velours mélo. Et le mélo, c'est beau.

Philomena, horrible titre, frappe d'abord par son casting. Ca commence avec une musique signée Alexandre Desplat, encore une fois géniale. Le Howard Shore français triture une bande son faite pour Truffaut, avec variation sur le coucou de Tchaïkovski et une atmosphère fantastique directement inspirée par Georges Delerue. Les boucles tournent comme pour la grande aventure américaine, mais en version miniature et sophistiquée. Desplat livre le drame sur le plateau cinéma, parfois relevé par la musique de Vivement Dimanche, souvent éprise d'Hollywood. On retrouve le maitre français pour la distance de poche malgré la matière philarmonique, le même amour des petites choses virevoltantes, le goût pour dire à nos oreilles : ceci est du cinéma.

Ensuite, Robbie Ryan – le chef op d'une SF bien troussée The Last days on mars (Ruairi Robinson) ou du romantique-horrifique Les Hauts de Hurlevent (Andrea Arnold) – tire le fait divers vers les grands espaces. Autrement dit, une image immense ravivant des tourments intérieurs inquiétants, une Amérique jaune contre une Angleterre grise et une Irlande toute mouillée. Les teintes lumineuses du présent bataillent contre un flash back rongé par la petite histoire. C'est pas tant la réminiscence qui est à l'œuvre, mais une guerre sociale entre l'intime laminé et les espoirs cramés. C'est la manière de Frears pour rendre beaux ses antihéros dépassés par les événements. On pense par exemple à l'extraordinaire arrivée dans l'orphelinat. Une domestique dit bonjour, et c'est la quatrième dimension. Pourquoi comment ? Une lumière étrange, une comédienne chaleureusement flippante, une ambiance Shutter Island et nous voilà tout bancal.

On continue la fiche technique ? Le montage de Valerio Bonelli (Gladiator de Ridley Scott) devient formidable par la limpidité des couches et sous couches d'une narration développée sur plusieurs époques, pays et révélations. Du grand art. Dans le même esprit, la direction artistique de Leslie Mc Donald (Minority report et Lincoln de Spielberg) offre un poids léger à la reconstitution travaillée en orfèvre. Le détail est poussé au max par les costumes de Consolata Boyle (Byzantium de Neil Jordan, Mary Reilly de Frears), là aussi à la lisière de la reconstitution visible, et un port raide des comédiens pour des vêtements de tous les jours. Et tout ça bataille jusqu'à en faire une question de langue lumineuse.

Speaking english

Judi Dench, ex directrice du MI-6 dans les derniers Bond, laisse tomber son look MEDEF pour jouer les prolotes en panne de mots. Elle n'arrive pas à raconter son histoire et fait appel Steeve Coogan, journaliste snob mais licencié comme beaucoup de rédacteurs de la presse écrite aujourd'hui, pour découvrir les lois de la narration. C'est son bâton pour conter le mélo de toute sa vie : retrouver un fils enlevé dans un orphelinat. Faudra la mixure du storytelling cynique et d'une grammaire malhabile pour composer ce Philomena tout en distance.

Le matériau au poil fabrique une trame limite Marxiste pour rebattre les cartes d'une histoire impossible à formuler quand on vient des quartiers prolos anglais. Pourtant Judi Dench reste la boss de sa vie injustement volée. Non seulement elle garde le final cut de sa propre histoire, mais elle pige rapido les règles du journalisme pour déconstruire ses envies d'eaux de roses. Pareil pour Coogan mais en sens inverse. Le journaliste découvre les joies du premier degré, en recherche de la justesse d'une écriture perdue. Philomena devient alors un formidable film sur les dosages délicat d'un scénario dont on a l'impression de voir l'invention et les interprétations en direct. C'est-à-dire un truc à 4 mains, à cheval sur 2 écritures, 2 langues, 2 époques et 2 continents.

Frears tient là son vieux désir de mixer des sources cinéma multiples, mais dont la délicatesse de style impose un équilibre pour ne pas trahir le mélo, la sécheresse et poursuivre paradoxalement la tentation d'une émotion symphonique. Si on devait trouver un pendant, ce serait probablement chez Jean-Claude Carrière, grand fan de la vanne et d'une érudition en recherche d'ailleurs. A la fois puiser dans un surréalisme latino et la cause littéraire bien tradi. Autrement dit faire simple sans sombrer dans la simplification. Et c'est magnifique.

Philomena est un film monde. Attention, pas une world mixture pour trouver le plus petit dénominateur commun, mais un objet bunuellien à la recherche ce qui est semble plus réel que le réel. Et l'on repense aux irruptions d'un cerf dans le parc de The Queen. Ou bien les yeux perdus de la Parisienne Audrey Tautou (Dirty pretty things) dans un thriller international. Ces irruptions dépassent l'effet de manche pour servir de boussole. Et faire du cinéma de Frears, l'une des plus belle aventure éclatant d'une île soudain ouverte sur le monde. Soit le mouvement exactement inverse de Shutter Island du génialement extraverti Scorsese.

Photo : Shutter Island de Martin Scorsese

 

 

 

DS

Filmographie de Stephen Frears (lien Imdb)