L'homme invisible
Ma vie avec Liberace
(2013) de Steven Soderbergh


Bizarrement, on demande parfois à des films de surtout pas causer de ce qu'ils causent. Par exemple, Ma vie avec Liberace et La vie d'Adèle seraient réussis car les réals transcendent leur sujet un poil trop serré - entendre par là gay. L'art majeur surgit, si et seulement si, on dépasse le particularisme pour atteindre un universalisme grandiose.

A lire la presse, à entendre ses potes, à écouter les micros trottoirs à la sortie des films, on remballerait presque nos impressions de personnages épris de questions gay. Pourtant, l'argument universaliste fatigue un poil. Depuis quand des spectateurs tombent dans les vapes quand les amours filmées ne sont pas hétéros ? E.T. (Spielberg), doit-il dépasser sa condition de martien pour toucher nos petits cœurs ? Patrick Sébastien est-il digne du prime avec sa composition capillaire réfutant le cosmique ? Bref, ces deux vies cinématographiques (Adèle et Liberace) monteraient automatiquement d'un cran dans la dignité de l'intérêt, car dépassant les particularismes des héros.

Ouep, c'est quand même oublier nos désirs de trajectoires singulières. C'est nier la joyeuse altérité pour inventer de la fiction. Enfin, c'est aussi une manière de nous prendre pour des cons, en postulant un moi-je dépassable si, et seulement si, un grand tout nous attend là-haut. Comme si, entre le ruisseau et l'océan, il restait impossible d'imaginer des territoires à partager. Ben à quoi ca serre le ciné alors, hein ? A se voir dedans dans un minimum commun ?

Finalement, Soderbergh et Kéchiche développent un truc profondément gay. D'abord parce que la question remue directement les personnages avec la découverte d'une sexualité surprise. Ensuite, le motif est l'un des carburants pour le moteur narratif. Ainsi, le réal américain tire le propos vers un fantastique difficile à composer avec un amour hétéro : le héros souhaite que son jeune amant lui ressemble physiquement. Autant dire une folie moins évidente, même si possible, entre un mec et une fille. De son côté, Kechiche filme la têtue Adèle dans son épanouissement aussi bien amoureux que social. Oh ben tiens, l'une des étapes passe par une love story avec Emma, une danse à la gaypride, un passage dans les clubs gay, un outing forcé devant le lycée et un jeu de masques sociaux avec les familles. C'est peut-être pas une exclu gay, mais aux dernières nouvelles, ça appartient aussi à des trajectoires de vies liées aux genres. Ces instants signent ces histoires dans la chair. C'est pris sans chichi par les cinéastes. Et bien sûr, ça cause à tout le monde. Faut-il du coup nécessairement sortir la carte universelle ronflante - gonflante ?

Photo : La vie d'Adèle - chapitres 1 et 2 d'Abdellatif Kechiche

Les années folles

Nous sommes en 1977. D'un côté l'implosion punk. De l'autre, le dernier acte de l'explosion kitch du pianiste de variété Liberace sur les scènes de Las Vegas. Inconnu en France, la folle musicienne surjoue Vivement Dimanche devant son public âgé. Autant préciser un mix entre Richard Clayderman et Renato dans la Cage aux folles. Sauf qu'à la même époque, Renato assure grave sa follitude subversive.

Problème pour Liberace : valider ses penchants gays dans les médias reste compliqué. Bien sûr, au même moment Elton John offre son corps au kitsch pour faire passer la pilule. Ou bien Lou Reed et David Bowie réquisitionnent une mythologie cabaret-berlinois pour jouer des genres. Mais Liberace n'est pas pop au sens rock'n roll. C'est un artiste de variété. Et si le public hyper mémère s'amuse des extravagances vestimentaires du pianiste, ça doit pas sortir de scène. Encore moins véhiculer du jeu sexuel, pourtant outrageusement lisible.

Paradoxalement, le crypto gay passe par l'évidence vestimentaire sans jamais le dire. Nous sommes plus dans la Californie meanstream de Rock Hudson ou Montgomey Clift, acteurs à Hollywood devant donner le change avec des amours officielles le jour et une vie interlope la nuit. C'est toute la vie Hollywoodienne racontée par Scotty Bowers dans son bouquin Full Service. Soit un pompiste gay organisant des rencontres avec des jeunes gens après guerre et les stars, réalisateurs ou techniciens des studios pour passer du bon temps à l'arrière des voitures. Les révélations croustillantes sur les "riches et célèbres" signent le festival de la double vie. En gros, des destins publics pas suffisamment pop pour faire sa diva, mais totalement assumés une fois le rideau tombé.

Produire des sexualités

Finalement, on retrouve ici une lecture sociale à la Kéchiche. D'un côté, on tombe dans un milieu arty pouvant tout se permettre avec le détournement codes sociaux. C'est même une valeur sûre : renverser la vapeur des normes comme discours esthétique et politique. Aujourd'hui, ça donne l'acteur et réalisateur James Franco regrettant ouvertement de ne pas être gay entre deux festivals de cinéma expérimentaux. Et puis de l'autre, Liberace. Artiste flippé à l'idée de perdre son public. OK pour La Cage aux folles, si ça sort pas de la scène. OK, le cabaret-boulevard fait rire, mais peu de monde souhaite ouvertement manger de ce pain là une fois revenu sur terre. Au passage, on a une pense émue pour tous les spectateurs(trices) à la sexualité masquée qui ont assisté aux spectacles avec leur compagne officielle. Rires jaunes.

Etrangement, la production de Liberace rejoue la même histoire. Soderbergh n'a pas trouvé de distributeur aux Etats-Unis pour son film. Seule la chaine de télévision HBO a foutu ses pépètes dans ce projet…. jugé trop gay. Même le poids d'une annonce "ceci est mon dernier film", n'a pas permis au réal de trouver les écrans dans les multiplexes outre-atlantique. Belle revanche, la diffusion du téléfilm sur HBO a fait une audience record. On imagine une armée de téléspectateurs parfaitement hétérogène devant son petit écran : les fans âgés du pianiste, les cinéphiles souhaitant voir cet ultime geste cinématographique, les amateurs de comédie, le syndicat des antiquaires pour la déco, les nostalgiques du glam-pop, les voyeurs d'acteurs sur le retour (formidable Michael Douglas), les jeunes filles et garçons transis devant l'incroyable beauté de Matt Damon en maillot de bain et les militants d'Act up pour se souvenir des ravages mortifères du non dit au début du SIDA dans les années 80.

A sa manière, Soderbergh opte, dans la première partie du film, pour la fameuse comédie de Molinaro. La Cage aux folles ressurgie pimpante par pas mal d'angles. D'abord les années 70, période de transition avant l'épidémie du SIDA, quand la libération sexuelle ouvre des portes au "grand public" par le folklore et le rire. A ce propos, on ne dira jamais assez à quel point la Cage aux folles véhicule des options cool pour les gays : des personnages extravagants se réapproprient les pires caricatures homophobes pour les retourner contre une vision traditionnelle, de droite, catholique, partisane et bornée des amours hétéro-normés, jugés comme naturels. Soit un découpage sociologique qu'on pensait rangé au musée, malheureusement réactivé dans sa version la plus grotesque lors des débats sur le mariage pour tous en 2013. C'est aussi le bonheur de filmer des gays dans la vieillesse. Option comique pour La Cage aux folles, drôle puis tragique pour Soderbergh. Enfin, on retrouve le même penchant pour le décorum kitch. Liberace aime le bling-bling sur scène et poursuit cet art du too much dans sa maison. Une cage dorée où seules quelques connaissances peuvent pénétrer, comme les spectateurs aujourd'hui. La vraie composition pour l'artiste est devant les caméras TV, à jouer les lovers hétéros quand le centre de gravité se situe dans son monde scénique créé de toutes pièces, mais raccord avec ses goûts.

Mais Soderbergh prolonge aussi le propos en filmant la Cage aux folles comme une prison à devenir dingue. Le public vieillit avec le pianiste. La source commence à se tarir. Nous assistons à une fin de carrière. Son lieu de vie est un piège à jeunes garçons en mal d'ascension sociale et d'espace pour une vie gay à découvert. Comme Adèle, le sexe est ici adossé à un espace intérieur socialement marqué. Pour Liberace, le retour de réel passe par le tragique et l'irruption du SIDA. La maison-musée se referme peu à peu comme ultime refuge dans le mensonge organisé. Il s'agit de refuser le temps et ses traces, y compris corporelles et maladives. L'heureuse Cage aux folles devient une cage aux fous, luttant désespérément contre la montre. Et Liberace plonge dans un destin fantastique, aux portes du cinéma d'horreur.

Photo : La cage aux folles d'Edouard Molinaro

Les années fantastiques

Soderbergh aime le cinéma de genre. A tel point, sa filmo touche à tout sans complexe. Son ultime film achève une construction passionnante avec une déclaration d'amour pour le fantastique. Le pianiste joue à Frankenstein en imposant à son jeune amant de lui ressembler physiquement, option extra fraiche invraisemblable. L'expérience passe par la science et à Los Angeles, ça veut dire cliniques esthétiques. Lui aussi s'adonne à la chirurgie comme les Frères Bogdanov s'amusent à se donner plus d'un siècle d'âge sous des airs hors du commun. La métamorphose passe par une sortie d'hôpital filmée comme L'homme invisible (James Whale) avec bandages sur la tête et lunettes noires. Une nuit, le pianiste dort les yeux ouverts tellement la peau lui tire les traits. L'horreur est pas loin, dans la création d'un mini-moi toujours et encore plus jeune. En bonus, Soderbergh tire le fil de la création démentielle d'un homme 2.0. Une histoire vieille comme Frankenstein, voire Dracula.

L'opération fonctionne sur scène. "Le monstre" est adulé sous les paillettes du kitsch. Mais l'artifice s'effondre dans la vie réelle. Soderbergh, loin de tomber dans la punition divine, embarque alors les spectateurs dans la beauté du geste. C'est fou, c'est une prison, mais il y a quelque chose de beau dans cette extravagance, magnifiée par le spectacle. Ce sera le final du film, nous permettant non plus de le voir avec un œil amusé, compassionnel ou encore horrifié par la métamorphose. Mais finalement, Liberace comme les héros de la Cage aux folles, nous racontent un truc où le kitsch est une expérience esthétique. C'est-à-dire une arme contre le tragique de la vie, si bien expliquée dans la Vie d'Adèle lors d'un cours de français. La tragédie semble une tentative terriblement humaine de batailler contre l'inéluctable. L'arrivée du SIDA pointe alors la véritable monstruosité dont le show-biz impose de cacher tous les stigmates. La paillette folle est aussi un appel à la vie. C'est son ambigüité, mais aussi sa beauté.

En cela, Liberace touche peut-être un truc universel. Mais faut pas se gourer, ça passe par l'hyper singulier. Et surtout par des héros qui tentent le truc. Même perdu d'avance, c'est précisément ce geste fou qui compte, y compris dans ses conséquences les plus sombres. Ambiguë jusqu'au bout des ongles. A double tranchant. Terriblement humain.

Photo : L'homme invisible de James Whale

 

 

 

DS

Filmographie de Steven Soderbergh (lien Imdb)