Le feu sous la glace
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Les vikings (1958) de Richard Fleischer


Si, selon Pascal Jardin (écrivain, scénariste et père de son fils…), "L'enfance c'est le point d'eau" la jeunesse d'Issur Danielovitch Demsky constitue une réserve de liquide aussi imposante que la retenue du Hoover dam après les pluies de printemps. D'ailleurs ni Kazan, ni Minnelli, Walsh, Vidor, Hathaway, Sturges… Ni même Billy Wilder ne s'y sont trompés. Ils offrirent à Issur quelques uns de ses plus beaux rôles, une fois que ce dernier eut troqué son patronyme Biélorusse en celui plus claquant et vendeur de Kirk Douglas. C'était en 1939. Le jeune loup débarquait à Broadway pour y brûler les planches et transformer de simples silhouettes en caractères incandescents. Une nouvelle étoile était née. Papa Douglas lui, s'en fiche, c'est comme si Kirk n'existait pas !

Il faut croire que son culot, son talent, son indéniable charme fonctionnèrent rapidement… Recommandé par Laureen Bacall il est contracté par la Warner après la guerre. Le reste appartient à la légende. Gageons que la plus célèbre fossette au menton de la colline aux fées, qui souligne un sourire carnassier y est pour beaucoup. Kirk en usait et abusait lorsqu'il lançait aux nombreuses candidates de ses nuits qui lui accrochaient l'œil : « Si tu veux la voir de plus près, ce sera pour cette nuit et profites en bien ! Parce qu'après, elle sera loin… » On ne saurait être plus clair ! Le père d'Issur qui prenait son fils unique (Kirk a grandi au milieu de 6 sœurs) pour un branleur, allait voir de quel bois junior savait se chauffer. Hélas la mort prématurée de l'incrédule, empêchera ce malentendu de se dissiper. Jamais le père ne verra le nom du fils briller sur Sunset Bvd.

Pour le reste, l'histoire du cinéma le retiendra comme un comédien génial, surprenant, capable de tout, doué d'un flair indéniable pour dénicher des rôles porteurs et de les transformer en compositions inoubliables… Toute sa vie, Kirk a voulu prouver à son père disparu (lisez Le fils du chiffonnier) qu'il n'était pas un nul. La revanche sera toujours un excellent moteur dramatique.

Quand Kirk arrive au firmament de son pouvoir, le système des stars sous contrats est entrain de basculer dans le néant. Bien sûr la télévision et ses diffusions de séries au kilomètre, y est pour beaucoup, mais pas seulement. Le contexte politique de guerre froide, le code de censure dépassé et les hiérarchies obsolètes minent le terrain. Nombre de grosses machines programmées pour drainer les dollars tournent à vide. Une nouvelle génération va s'engouffrer dans la brèche. Kirk se lance dans la production car il veut sa part du gâteau. Il suit en cela l'exemple de Burt Lancaster qui en 1952 fonde Norma Productions et cofinance Le Corsaire Rouge.

Kirk et Burt, depuis leur première rencontre dans I Walk Alone (L'homme aux abois en 1948 : un film noir assez faible de Byron Haskin), se tirent la bourre avec le sourire, car ils s'entendent comme larrons en foire. Leur complicité (cf les Oscars 1958) fera des étincelles. Ils partageront l'affiche sept fois. Le point d'orgue de ce duo au soleil culmine évidemment avec l'archi formidable Gunfight at the Ok Coral (1957) où leur complémentarité constitue un des atouts majeurs de ce désormais classique.

Mais revenons à Kirk qui, en 54 avec son agent et homme de confiance Sam Norton, baptise sa boite Bryna Prod… Bryna : le prénom de sa mère. Aussitôt Kirk, le démocrate, lâche les chiens. Il embauche Dalton Trumbo scénariste génial et blacklisté par la commission anti-communiste qui écrit sous des faux noms (ce qui lui vaudra en 56 un oscar sous le pseudo de Robert Rich !), contracte Kubrick pour Les Sentiers de la Gloire, s'entraine comme un fou avec son cheval, engage Elsa Martinelli pour d'autres cabrioles… Part avec toute l'équipe à Bend (of the river ?) dans l'Oregon… Ce sera son premier film produit par Bryna où il figure en tête d'affiche ! Hélas… Le fantastique La Rivière de nos Amours (1955) a beau être un western artistiquement sublime et pro-indien, il est ultra déficitaire. Kirk a besoin d'un blockbuster et il laisse tomber momentanément l'équitation, même si, dans le secret le plus absolu, il prépare déjà Spartacus, car Kirk a toujours deux ou trois coups d'avance… Dans sa vie professionnelle, comme dans sa vie privée.

Il tombe sur un script formidable de Calder Willingham , qui a adapté Les sentiers de la gloire. Ca s'appelle « Les Vikings ». Ce scénar sent l'iode, le vent du large, l'hydromel, le cuir et la testostérone. Kirk se lance dans l'aventure. Il séduit Richard Fleischer avec lequel il a déjà tourné pour Disney dans l'inaltérable 20 000 lieues sous les mers (1954). Fleischer est un perfectionniste et « a real pro ». Je l'avais rencontré dans les années 90 à L.A. Pour Les Vikings il avait passé des semaines en Norvège avec des profs de fac et aussi dans les fjords pour s'imprégner et imaginer son découpage qui resserre sans cesse l'action sur le visage des protagonistes. Il fit même établir des plans de Drakkar en liaison avec le musée d'histoire maritime d'Oslo, non sans en en agrandir les proportions, car les vikings originaux étaient bien plus petits qu'un américain moyen des années 50. Trois embarcations furent construites dans les règles de l'art et lancées dans les eaux glacées du Hardangerfjord. On engagea des rameurs pour la synchro des mouvements… Les habitants du fjord n'en croyaient pas leurs yeux ! Hollywood avait activé la machine à remonter le temps.

Quand il s'y met, Fleischer est comme Douglas. Pour économiser les précieux dollars, il avale les livres, les archives, les kilomètres et développe son plan de travail comme un général de l'US Army. Le tournage promet d'être dur ! En tirant au maximum les délais, on arrive à 5 mois de boulot et au bas mot plus de 4 millions de $ de budget. Le plan de travail tient sur une demi-ramette de papier A4.

Mais rien n'arrête Kirk. Il sent qu'il tient là un joyau de la plus belle eau. On tournera sur place (en été, car l'hiver…) et les acteurs referont ce que jamais norvégien n'a fait depuis 1000 ans, comme courir sur les rames du Drakkar ou mourir en appelant leurs dieux. Les séquences de mer furent mises en boite sur un lac tyrolien, en Croatie et pour le village central, à Hardanger en Norvège alors que les intérieurs monopolisaient les plateaux de la Bavaria film studios. Pour le cast, Douglas veut les meilleurs. Il engage Ernest Borgnine (deux ans de moins que lui !) qui jouera le vieux Ragnar, son père dans le film qui mourra comme il a vécu en hurlant « Odin ! ». Pour le charme, c'est Janet Leigh qui s'y colle, dans le rôle de la belle princesse galloise Morgana, que toute la tribu hirsute veut visiter de plus près, Kirk en tête de liste. Le demi-frère de Douglas est réservé à Tony Curtis, autre grand tombeur hollywoodien devant l'éternel (Si Marylin pouvait parler…) Mais ce coup ci, Tony devra se la rouler dans la glace, car il est marié depuis 1951 avec la belle Janet, qui veille au grain.

Pour se couvrir auprès des assurances, Kirk arrête l'alcool, se fait transfuser complètement le sang dans une clinique suisse et engage des coachs sportifs. Son rôle est physique au delà de ses limites habituelles. Il veut que SES vikings transpirent l'authenticité et le muscle. Pour les séquences tournées en France : l'assaut du château et le combat final (filmés par Walter Wottitz) tournés à Fort La Latte ce sera Henri Lambert (un ancien catcheur, para en indo et célèbre 3° couteau de nombreux films d'action dont 100 000 dollars au soleil) qui s'en chargera. Footing de 20 km tous les matins, sauts d'obstacles, escalade… Kirk est au mieux de sa forme pour partir à l'abordage du box office. L'épisode français, permettra à des comédiens bien de chez nous, comme Marco Perrin (disparu il y a peu) ou Paul Préboist, d'exhiber leurs genoux ! Mais malgré tous ces efforts, le film ne fut pas une partie de plaisir…

« Ne tournez jamais de film sur l'eau,  me disait Fleischer, la lumière change tout le temps et on accumule les retards »… Tant est si bien qu'il faudra 6 mois pour boucler l'affaire avec 5 millions de dollars au final. On embauche une troupe d'artistes allemands à l'affiche du cirque Pinder pour les lancer de hache qui permettent aux nordiques de grimper à la porte du château-fort. C'est eux aussi qui prouvent à l'assemblée viking dans une séquence mémorable, que la volage « queue de cochon » (pig tails est son sobriquet dans le film), ne trompe pas son mari avec Kirk (mon œil, d'ailleurs Kirk se fait éborgner dans la première bobine). La volage épouse se fera débiter les couettes à la francisque (c'est Almut Berg , une blonde berlinoise rembourrée qui s'appuie le rôle) par un Douglas à moitié ivre qui vise toujours juste ! Le tout est photographié de main de maître par Jack Cardiff ! Jetez un coup d'œil à sa filmo et si vous avez l'occasion allez donc voir du coté du Dernier train pour le Katanga, ça vaut son pesant de pop corn…) ou re-repassez vous la séquence d'enterrement (d'embrasement plutôt) de Einar… Ce Cardiff là, a un œil exceptionnel, même dans la pénombre !

Les vikings sortirent en 58. Ils cassèrent littéralement la baraque. Le générique composé visuellement comme la tapisserie de Bayeux et la voix off d'Orson Welles ont cette capacité d'immersion rapide et directe des grands classiques hollywoodiens. Le reste suit comme dans un rêve. Ces 111 minutes sont à ce jour (avec sa partition originale composée par Mario Nascimbene) un des meilleurs films d'aventures tout court avec de vrais super héros et de vrais super méchants dépourvus de pouvoirs magiques, même si l'on nous montre ici comment on inventa la boussole ! Le résultat des efforts de Kirk est là, sur la pellicule, en un scope technicolor (distribué par la M.G.M) somptueux. Il constitue une indéniable réussite et un modèle : un vrai film grand public, qui a des accents d'authenticité historique.

Kirk rafla donc en récompense de ses efforts, plus de 6 millions sur le seul marché U.S. Il alla même jusqu'à se percher à 15 mètres de hauteur sur l'affiche qui trônait à Times Square pour la promo du film et prouver enfin à sa mère ébahie et inquiète (son père était mort depuis longtemps) qu'il n'était pas juste un bon à rien. Un an plus tard, il se séparait de Sam Norton, son associé qui lui siphonnait la trésorerie, en réussissant à lui revendre ses parts de Bryna qu'ils avaient pourtant monté ensemble ! Joli coup de fusil, non ? Sacré Kirk ! La fossette la plus célèbre à l'ouest du Fjord, moi je vous le dis ! Et si tu veux la voir de plus près, baby… Fais vite ! Demain elle sera loin !

Photos : Règlement de compte à OK Corral de John Sturges / tournage, extraits et affiche polonaise des Vikings de Richard FLeischer

 

 

 

 

 

Hubert Chardot

Filmographie de Richard Fleischer (lien Imdb)