Comme dans une musicale comédie
Les Gardiens de la Galaxie (2014) de
James Gunn


Dans 9 milliards d'années, quand le soleil aura perdu de sa superbe, on imagine l'effarement de nos descendants devant le visionnage des Gardiens de la Galaxie : mélo, comédie carrément musicale, space opéra, aventure, prison break, western, anticipation, grosse punchline, super héros. Finalement, c'était cool l'antiquité sur terre en 2014. Bon, et puis pas la peine d'envoyer un satellite avec une sonate de Beethoven pour teaser l'humanité en vue d'une rencontre extraterrestre, la merveille de James Gunn est un cadeau idéal, comme une photo hyper juste de nos arts et traditions populaires du jour.

C'est dingue comme Marvel, et de manière générale quelques studios hollywoodiens, font scintiller le pop art au sommet. Faut voir comment un bon paquet de blockbusters touchent des millions de spectateurs avec des cathédrales cinématographiques. C'est probablement une réponse grand écran aux séries télé, qui fabriquent des structures narratives également complexes.

Même tonton Assayas se pose deux ou trois questions sur l'importance des super héros, debout sur son rivage arty et européen (la Suisse, terrain neutre mais avec le risque de se perdre sur les chemins escarpés de Heidi), et filme avec enthousiasme la géniale Kristen Stewart (Twilight) ou Chloé Grace Moretz (Kick-Ass). Et vous savez quoi ? Tout ça pour causer avec Bergman, Cassavetes ou même le beau Rayon vert de Rohmer.

Sils Maria, c'est tata Binoche née au pays de Téchiné ou Carax, et qui découvre éberluée le making of des Gardiens de la Galaxie depuis les rives de Nouvelle vague (Godard). Elle se sent vieillir, réalise trop tard après pas mal de snobisme vouloir en être pour grappiller un peu de jeunesse avant d'échouer étouffée sur une scène de théâtre londonienne post moderne. Vu de l'Europe, et des yeux d'Assayas, la mythologie scintille outre atlantique et nous fait du bien. Le désir de cinéma est aussi (et toujours) américain, dans born again et again. Une manière pour le fiston Truffaldien de valider son âge au travail, ne rien perdre de son matos initial et rafraichir ses innocences par la Twilight fascination.

Photo : Sils Maria de Olivier Assayas

Tarantino, gardien de la galaxie

Langlois, le pape de la cinémathèque frenchy, serait aujourd'hui un garçon heureux. Le bâton de pèlerin, pris à la volée dans les années 90 par Tarantino, ou avant par Scorsese et quelques autres continue de dire ce truc : tous les films, tous hein, dés les premières secondes de générique, sont a priori passionnants. C'est la projo qui décide. On ouvre les chakras dans le noir pour faire la feuille blanche. Et si le film est bon, ça doit fonctionner. Dés ces premières secondes, on regarde et on se laisse faire. L'un des coups de génie de Tarantino est d'appliquer ce désir à ciel ouvert. Et cette vieille idée, renouvelée sans cesse, fait des petits.

Dans un esprit cousin, Marvel fou fou laisse la place à ce jeu en ouvrant la porte à des kids comme James Gunn, indéniablement biberonné à la sauce tarantinade. Ultime bonne étoile, ça fonctionne auprès d'un public large. Ouep, Langlois doit être super content au septi ème ciel du ciné.

Portes ouvertes du temple

Les Gardiens de la galaxie seraient un peu la quintessence de tout ça. Un truc parmi 100, faut revoir la seconde séquence du film. Après une ouverture tout en mélo lent pour la profondeur de champ, Gunn filme un super héros oscillant entre marche avec combi aux yeux rouges et danse façon un Américain à Paris. C'est splash dans la flaque d'eau sur une musique soul avec la joie d'imposer, dans un monde extra terrestre ultra sophistiqué, une musique mentale sans balai dans le cul. En quelques minutes, le gamin brasse large et ouvre les robinets à chantilly pour balancer tout ce qu'il aime. On sent pas le moindre effort dans le cut up, ni le moindre bras d'honneur pour dire "Yes, j'ai grapillé 2 secondes de liberté" dans le cahier des charges Marvel. Le truc est consubstantiel au film. Il porte la narration sans jamais forcer une porte. Tout est là, tranquille, avec même le temps et l'espace de s'amuser, toujours.

On retrouve cette année la même ouverture dans le sublime Godzilla de Gareth Edwards (un saut dans le vide de zozos sous forme de fumigènes abstracts) et puis tiens, en plus lourd, quelques jolies scènes dans le pudding Transformers 4 de l'honni Michou Bay.

Bestiaire bestiale

Ah ben tiens, séquence littéraire car à Palma ont a lu un bouquin en CM2 : "La diversité est ma devise", aimait dire La Fontaine. Nous y sommes, c'est la poilade des célèbres fables, avec une légèreté confondante pour jouer des mythes et plus grave, de la cruauté. D'ailleurs les animaux sont là pour faire passer la pilule. Un raton laveur niqué par des docteurs Frankenstein et un bouleversant regard caméra sur son dos pelé par la science (on pense à la Planète des singes sauce Matt Reeves), des quasi orphelins se questionnant sur les petites graines qui les ont fabriqués ou même un arbre humanoïde qui n'arrête pas de se désigner pour exister.

Ce petit monde pourrait filer doux vers une histoire initiatique. Mais non, s'agit simplement d'exister. Le truc classique qui consiste à apprendre avec les épreuves n'est jamais appuyer. Bien sûr y'a ça, mais Gunn préfère regarder les héros bouger, sauter, se fritter, se faire du bien et du mal sans jamais lâcher les chevaux existentiels. Pas sûr qu'il s'agisse d'apprendre, mais simplement de regarder les choses se faire. Autrement dit, filmer non pas ce qui doit être, mais ce qui est. Un peu comme tonton Flaubert suait pour virer le romanesque de sa Bovary, tout en usant des ressorts narratifs les plus puissants.

Dans le même esprit, le walkman Rosebud (Citizen Kane) du héros tire sans cesse vers la comédie musicale pour ramener le film sur terre. Plus précisément vers ce qui fabrique l'humain dans un monde extraterrestre. S'agit pas tant de se transformer que de ne pas perdre ce truc qui est là, déjà dans nos oreilles. Un peu comme Sandra Bullock dans Gravity. Resdescendre sans même la certitude d'une transformation. Pas de lendemain qui chante même dans le happy end. Et ça, c'est la musique qui vibre dans l'espace. Les corps se mettent à danser à côté d'une navette spatiale en perdition ou ici, carrément chez les extra terrestres. Encore un truc, Cuaron et Gunn filment le présent, pas le futur. Les plans sur la comète, c'est une autre histoire.

Alors on danse en 3D avec ces intouchables de l'espace. Comment dire comme tout le monde que les Gardiens de la galaxie est un chef d'œuvre ? C'est un putain de chef d'œuvre !

Photo : Gravity de Alfonso Cuaron

 

 

 

DS

Filmographie de James Gunn (lien Imdb)