Cramé
Le loup de Wall Street (2013
) de Martin Scorsese


Depuis Wall Street (Oliver Stone) en 1987, et sa vague de traders sous coke, on pensait avoir tâté de la bourse comme personne. Addiction + casino + cynisme + wine + emballement sexuel + pognon = trip un poil suicidaire. Avec quoi à la clé ? L'éclate de la bulle internet, l'effondrement des banques shootées aux emprunts toxiques ou encore le gadin financier de 2007. Demandez à nos amis Grecs, ils connaissent le sujet. C'est comme les frères Coen depuis Le Grand saut, on regarde des antihéros cramer leurs costards. C'est la magie de la l'hyperfinance, on regarde les montagnes russes avec les yeux effondrés des millions d'écrémés économiques. Mais faut pas s'inquiéter, de nouveaux scénarios relancent déjà la machine à cash. Next !

C'est la grande boucle. Un principe, une promesse, un bisou expliqué pendant la première partie du Loup de Wall Street. Boum, boum, boum font les zozos la main sur le cœur. Une leçon apprise par Léo jr devant MacConaughey à 30 000 tours minutes. La théorisation du job vaut une séquence géniale et grotesque, c'est-à-dire une invitation à entrer dans le manège. La leçon emballe aussitôt la mise en scène : pendant presque trois heures, aucun hors champ ne contrebalance le grand huit. Pire, le trip roule à Tombeau ouvert dans un Shutter Island dont le mur ne viendra jamais vraiment.

La combustion crame tout. Ca tombe bien, Scorsese craint les rouages trop huilés. L'équilibre de la mise en scène passe par des ruptures, des changements de directions brutales, la surprise et le grain de sable pour tortiller un biopic en dents de scie. Si ça bande non stop, ça retombe sans cesse. Plus c'est dur, plus ça claque dans la gueule. Ce sont les chutes dans la grimpette comme Alice n'est plus ici. Elle plaque sa vie sur une musique d'Elton John pour mieux repartir et trébucher. Un mafioso grille sa juteuse entreprise pour l'amour d'une blonde dans Casino. Le cauchemar débute dans un taxi quand un billet de banque s'envole par la fenêtre pendant l'After hours. Up and down avec rupture et ainsi de suite. Comme si la bascule dans le circuit fermé rompait la promesse d'une ligne droite trop brillante. C'est une vieille lutte entre un cinéma classique trituré par une mise en scène de garnement, en roue libre, inspirée d'une histoire vraie ici, mais parfaitement surréelle, chaotique.

Le Loup de Wall Street érige la brisure du sale gosse en principe esthétique. Scorsese pousse ainsi la crise à son max en détruisant l'ascension classique de Wall Street pour bricoler une finance marginale. Elle cristallise la folie du processus avec son pas de côté. C'est alors l'histoire d'un punk convertit à la finance. Le zozo construit sa juteuse entreprise dans les caniveaux de la bourse avec une bande de branleurs. Sur un plan cinématographique, ça donne un biopic capable de publireportage (images tv cheapos), en bataille contre la classe affaire (le scope). Un morceau de contre champ se planque là, comme un virus dans un ordi blindé par son pare-feu.

Guerre intérieure

La perversion de la bizness classe passe aussi par la musique. Quand, par exemple, la BO crache un soupçon du Mercy, mercy, mercy de Cannonball Adderley. C'est-à-dire du Pardon, pardon, pardon guilleret, apte à triturer un jazz aux faussement easy. Sauf que le zozo a tâté des dérèglements du be-bop. Et ça traverse tout le film. Ou bien le blues, omniprésent. Le plus rugueux, gueulard et répétitif comme les cris d'Howlin'Wolf. L'ascension narrative de la machine clashe contre du blues rauque. Le contre champ est aussi dans la bande son. Ce pourrait être les Stones avec leur musique énervée. La partition se fait robuste, mais parfois sautillante (The Jimmy Castor Bunch). N'empêche, elle glisse du diable dans le punk. Scorsese fabrique du loup contre loup jusqu'à pervertir le projet tordu de Jordan niquant lui-même Wall Street elle-même déglinguant l'économie.

On dirait un truc à la Brian de Palma, avec régimes d'images (cauchemar, rêves, fantasmes, pubs), en batailles comme autant de formes cinématographiques. Et ça glisse sur les beaux sommets du mauvais goût. Le vieux projet du nouvel Hollywood bouge toujours. C'est-à-dire raviver du classicisme à bout de souffle en roulant dans les bas côtés. Reste au spectateur d'entrer dans la danse avec son brin de réel à la main. Nous sommes sans cesse rendus au hors champ. Pièce manquante, à nous de jouer avec la balance morale si le cœur nous en dit. Nous sommes la rue qui tambourine. Nous sommes le blues. C'est probablement, pour Scorsese, une manière de jouer au moraliste 2.0 comme raconte la définition de la wikipédia : «  Un   moraliste   est un   écrivain   qui propose, sous une forme discontinue, des réflexions sur les mœurs au sens étymologique de latin   mos, moris  : les usages et les coutumes humaines, les caractères et les façons de vivre — en somme, les   actions   et les comportements des hommes».

Combustion

Le Loup de Wall street s'inscrit dans le genre bien particulier des grands auteurs internationaux qui se coltinent la big crise frontalement : De Palma (Passion), Amoldovar (Les amants passagers), Woody Allen (Blue Jasmine) pour prendre les têtes de gondole en 2013. Le dérèglement économique passe par un dérèglement des sens dont on se ne sait plus si on doit se bidonner ou pleurer. Les trois zozos oscillent entre drama et comédie, comme les meilleure comédies italiennes après-guerre, c'est-à-dire pas si loin d'un sarcasme sec, nerveux et en bout de course humaniste, toujours.

Mais après ses célèbres et passionnants docs sur l'histoire du cinéma, Scorsese en profite pour revisiter l'ensemble de son cinéma, avec une compile sous speed de ses obsessions. On retrouve, par exemple, la seconde life si chère à la bulle financière, avec frontières floues entre réel et mondes parallèles (Hugo Cabret, Shutter Island). Le pétage de plombs façon Taxi driver, A tombeau ouvert ou After hours sont là, on appelle ça un trip. Gloire et décadence façon loulous magnifiques hante également son nouveau film (Casino, Raging bull). Enfin, le goût pour la série B avec un naufrage en pleine mer, directement inspiré par Cap Fear, bascule le film vers un point de non retour, beau comme un effet spécial narratif un poil forcé. Tout est là, avec adresse directe au spectateur.

Car Jordan cause caméra dans son House of cards de sale gosse. Écoute-moi quand je te parle. Regard caméra pour un discours cinéma dont il s'agit de tordre la structure. Et on est pris par l'interpellation tourbillonnante, entre kif et décrochage scolaire. En attendant une chute vertigineuse comme l'ultime séquence de Blue Jasmine, assis sur un banc, cheveux trempés, largué. Scorsese filme soudain un flic dans un métro. Regard caméra et contre champs sur des zozos partant au travail. C'est l'unique point de raccrochage avec le réel. Ca dure quelques secondes. Et next !

Photo : Blue Jasmine de Woody Allen

 

 

 

DS

Filmographie de Martin Scorsese (lien Imdb)