Ici, ils parlent tous
Le deuxième souffle (1966
) de Jean-Pierre Melville


1966. Jean Pierre Melville n'a pas encore acquis l'aura qui aujourd'hui rend son œuvre incontournable. Il possède ses propres studios, au 25 bis rue Jenner (XIII° Ardt), a rompu avec la nouvelle vague… C'est le dernier des indépendants. Il veut sortir d'un carcan qu'il juge sans avenir : le cinéma "d'expression" selon lui réducteur et destiné a quelques intellectuels. En 62, il amorce un virage vers un cinéma destiné à un public plus large avec Le Doulos mais un an plus tard, le conflit avec Charles Vanel & Jean Paul Belmondo qui quittèrent le plateau de L'ainé des Ferchaux, (d'après le roman éponyme de Simenon) fait exploser ses certitudes. Melville doit maintenant "se refaire". Il a toujours payé très cher sa liberté et son caractère ombrageux. "Le système" ne lui pardonne ni son arrogance, ni sa paranoïa. Abandonnant l'adaptation du roman de Pierre Lesou, Main Pleine,   qui sera porté à l'écran par Michel Deville sous le titre Lucky Jo, il se tourne vers José Giovanni. Ce sera Le Deuxième Souffle.

 

Tous ceux qui aujourd'hui découvrent Le Deuxième Souffle sont frappés par l'extrême jeunesse d'un film noir toujours étonnamment moderne et qui ne fait pas es 48 ans d'âge. Le prologue froid, sec et précis donne le ton. L'aube. Trois détenus anonymes perchés sur le mur d'enceinte de la centrale pénitentiaire guettent l'instant propice. Trois visages, trois morts en sursis tentent leur chance. L'espoir, l'effort, la mort (pour l'un d‘eux) puis la liberté se succèdent en un même mouvement. Maintenant les deux évadés courent après un train de marchandises. Gu (Lino Ventura), le plus vieux, le moins solide, finira par se hisser dans un wagon avec l'aide de son compagnon de cavale. Il a le souffle court. Gu est un homme fini il le sait. La cigarette tordue pendue au coin des ses lèvres en est la preuve. Presqu'aucun mot n'a encore été prononcé. Les vrais durs ne parlent pas. La musique est aussi absente de ce prologue.

Cette ouverture découpée au cordeau, rappelle Le Trou de Jacques Becker et ce n'est pas un hasard. Melville considère Becker comme un maître et José Giovanni est l'auteur des deux livres sur lesquels s'appuient ces films. Ils constituent ce que le cinéma français nous a donné de meilleur dans le genre. On peut même dire que Giovanni a révolutionné le film noir français né avec Maurice Tourneur (Justin de Marseille) et Julien Duvivier (Pépé le Moko).

Ici des routes vont se croiser, des destins se nouer, des vies s'achever avec la lenteur implacable, grave et inéluctable des tragédies classiques. Le chœur antique a déjà défini les trajectoires de chacun. Le carton liminaire qui ouvre le film est éloquent (A sa naissance il n'est donné à l'Homme qu'un seul droit : le choix de sa mort…). Le travail sur le roman de José Giovanni (Série noire N° 414) va dans le sens de l'épure. Personnages secondaires « rabotés », agencement des rencontres entre les différents protagonistes déplacés, concentration sur les objectifs de chacun des personnages exposés et affinés au fur et à mesure du déroulement de l'action… Melville sait ce qu'il veut. Ce n'est pas pour rien que les deux hommes vont rompre violemment à la sortie du film en faisant intervenir huissiers et avocats. Ces deux caractères entiers sont trop opposés.

Autant Le Trou est un récit, sec et dur qui doit tout à l'autobiographie au point que nombre de critiques l'attribuent à sa sortie à Roger Nimier, autant les romans suivants de Giovanni sont foisonnants. En centrale, en attendant une probable condamnation à mort, Giovanni a glané au gré des ses rencontres carcérales, bon nombre d'informations. Il va donc tracer au gré des 4 romans noirs qui vont suivre (Le Deuxième Souffle, Classes tous risques, l'Excommunié, Une Histoire de fous) un tableau picaresque et documenté de la pègre française de 1940 à 1947. 6 livres en 3 ans ! Décalant à peine les noms, les lieux, les dates, les pseudonymes, les faits… Il devient malgré lui, une sorte de Balzac du milieu, un mémorialiste de la face noire de la société et des crimes de ces années sombres et riches en rebondissements et trahisons de toutes sortes… Si riche qu'il est encore impossible à l'heure actuelle pour un quidam de consulter à la préfecture de police ou aux archives nationales le dossier du chef du gang des Tractions Avant, Pierre Loutrel dit Pierrot le Fou (1916-1946). D'autres auteurs (Fajardie, Vautrin notamment) où des "mémorialistes" comme Alphonse Boudard (Monsieur Joseph) se sont frottés à l'époque. Giovanni, qui a plus que trempé dans la collaboration, a côtoyé les réprouvés et leurs complices dans le couloir des condamnés de Fresnes. Il a même fait plus que cela… Il nous restitue de main de maître la fin de cavale d'Abel Danos dans Classes Tous Risques, dont Claude Sautet réalisera une formidable adaptation en 1960 avec Ventura et Belmondo, casting de rêve pour ce film très noir.

Photos : couverture du Deuxième souffle / Classes tous risques de Claude Sautet

Pour Giovanni, je l'avais rencontré à la fin des années 90 pour adapter en jeu vidéo Papillon de Charrière. Il m'avait invité chez lui, en Suisse à deux pas de chez Frédéric Dard. C'était un petit bonhomme sec et rapide qui pigeait assez vite "le game-play". Ses deux yeux vous perçaient pour immédiatement vous classer dans une catégorie. Laquelle ? Celle des caves sans doute en ce qui me concerne, ce qui est vrai, mais il jouait le jeu à merveille. En trois rencontres et un déjeuner, nous avions, je le sentais, un projet qui « sentait bon », d'autant qu'un de ses oncles avait été gardien au bagne de Cayenne. Question littérature, c'était un intuitif. Sujet, verbe complément et/ou adjectif… Si dans son livre, il cite Le vieil homme et la mer, ce n'est pas pour rien ! Et puis, il fallait l'entendre parler de Lino Ventura et de Delon… Qu'il considérait à juste titre comme des amis et dans son esprit ce mot avait une valeur indestructible… Comme la cigarette tordue donnée à Gu par Bernard dans le wagon qui les conduit vers la liberté et qui est absente du livre.

Travailler avec lui, en ce qui me concerne fut formidable, fertile, mais compliqué. On pouvait assez rapidement partir dans tous les sens. Bon nombre d'adaptations de ses livres en films en souffrent… Adapté stricto sensu, Le Deuxième souffle  aurait été un (bon) polar de plus avec ses indics, ses trottoirs parisiens, ses clins d'œil aux corses du milieu. Melville a gommé tout ça. Son film est universel. Giovanni est un excellent architecte d'histoires. Il sait toujours trouver "le truc" qui débloque une situation. Lorsque Verneuil, coincé sur l'adaptation du Clan des Siciliens c'est Giovanni qui trouva la profession du gang Manalèse que Gabin mène d'une main de fer. Vittorio Manalèse s'occupe de machine à sous, c'est simple, mais efficace.

D'un autre coté, Giovanni se laisse facilement séduire par ses personnages pour dérouler leur biographie, leurs amours, leurs tics jusqu'à plus soif. Le roman en souffre. Melville allait raboter tout cela jusqu'à obtenir enfin un véritable mécanisme digne d'une horlogerie de précision. 30 ans après, Giovanni parlait encore de cette collaboration en termes sévères. Non seulement il avait vu Melville frapper à coups de bottin, le crane d'André Labay, un des coproducteurs, mais en plus lors de la sortie, Melville s'attribua tout le mérite de l'écriture du scénar ! Cela devait mal se finir… Ce fut le cas.

Melville fut certainement l'un des plus grands emmerdeurs et dictateurs de la profession. Lors du dernier festival Lumière, Bertrand Tavernier qui fut brièvement son assistant puis attaché de presse pour Léon Maurin Prêtre disait que son bureau était couvert de dossiers de ses collaborateurs qu'il n'hésitait pas à assigner en justice par recommandés et autres papiers bleus, allant même jusqu'à menacer de poursuivre devant les tribunaux son cadreur pour L'Armée des Ombres (Walter Wottiz) pour avoir "saboté" la prise de vue du défilé de la Wehrmacht sur les Champs Elysées sous prétexte que la troupe (composée en partie de danseurs de l'opéra de Paris costumés pour la circonstance en vert de gris) se dandinait. En fait il soupçonnait Wottiz, militant communiste de choc, de vouloir saboter son film. Melville était un fervent gaulliste et ne s'en cachait pas, ce qui lui valait par ailleurs l'inimitié de pas mal de « confrères ». Il vira même Tavernier de son plateau pour ensuite aller chez les parents du futur cinéaste, plaider la cause de celui-ci, un peu comme Louis Jouvet va convaincre André Brunot & Madeleine Geoffroy de laisser leur fille poursuivre ses études au conservatoire dans Entrée des Artistes (1938). La suite, tout le monde la connait.

Photos : Quatrième de couverture du Deuxième souffle / Jean-Pierre Melville & Lino Ventura sur le tournage du Deuxième Souffle, à Marseille. Notons que ce décor, sera utilisé par Melville en 69 pour l'arrivée de la Traction Avant qui conduit le traître vers son garrotage dans L'Armée des Ombres.

Le Deuxième Souffle fut un des grands succès de l'année (en 15ème position avec près de 2 millions d'entrées), même s'il connut quelques problèmes avec la censure. La séquence de l'interrogatoire de Paul (Raymond Pellegrin) par le commissaire Fardiano (Paul Francoeur) qui le force avec un entonnoir à avaler des litres d'eau jusqu'à un quasi étouffement fut rejetée (et hélas détruite… selon Melville lui-même la scène était insoutenable) pour être remplacée par une suite de fondus-enchaînés évocateurs et tout aussi glaçants. Il est d'ailleurs fait allusion à cette "pratique" familière des sbires de la Gestapo française (5 bureaux sur Paris tenus par 5 gangs différents) C'est dans le décor (reconstitué rue Jenner), que Francoeur lâche une des répliques cultes du film "ici, ils parlent tous". Gu ne parlera pas, il s'arrachera même une dernière fois pour régler ses comptes. Lino Ventura qui interprète Gu Manda est confronté par deux fois (Michael Mann dans Heat s'en souviendra) à un flic d'anthologie, Paul Meurisse qui incarne le commissaire Blot (dans la réalité Blot se nommait Georges Clot et Manda, Minda, vous devriez trouver moult renseignements entre autres dans le bouquin Une histoire de Paris par ceux qui l'ont fait).

D'autre part on croise avec bonheur Michel Constantin, Christine Fabréga (la premières "Madame de" des Chiffres et des Lettres qui est Manouche, figure réelle et haute en couleurs du monde de la nuit, Denis Manuel, Marcel Bozuffi et j'en oublie. Si on regarde d'ailleurs les photos de tournage des films de Melville et les prises de vues effectuées lors des tournages (consultez les archives de l'INA), on ne peut qu'être frappé par le petit nombre de collaborateurs présents sur le plateau. Une caméra, le chef op, Melville, ses comédiens et un assistant. C'est tout. Pourtant à l'image, le résultat est somptueux… "La marque des maîtres". Melville était indubitablement l'un d'eux. Il avait fait de ses conditions économiques de production, une arme esthétique qui ne s'est pas dévaluée au fil des ans.

Et la musique du film me direz-vous ? Elle est signée par Bernard Gérard (qui travailla pour Michel Magne et François de Roubaix, excusez du peu) et n'a hélas pas encore été éditée en CD. Wiki mentionne aussi une partition inédite due à John Lewis que Melville refusa. D'ailleurs la musique est quasi absente de ce film noir et comme Melville le dit lui même "la musique de mes films c'est la bande son" (in Le cinéma selon Melville par Ruy Guerra) Notons qu'Alain Corneau réalisa un remake du Deuxième Souffle en 2006 qui est beaucoup plus fidèle au roman. Le film de Melville est disponible en DVD chez René Château, mais si vous m'en croyez, préférez la version Criterion… Elle est somptueuse !

 

 

 

 

Hubert Chardot

Filmographie de Jean-Pierre Melville (lien Imdb)