Sexe, pyjama et fessée
Le désordre et la nuit (1958) de Gilles Grangier


Pile au moment où la Nouvelle vague grenouille sérieusement, Gilles Grangier continue de remplir les salles avec ses comédies (Bourvil, Fernandel) et polars (Gabin, Ventura) dans une indifférence critique remarquable. Il ne sait pas encore, mais la foudre has been va lui tomber dessus. Un truc suffisamment fortissimo pour ne jamais se relever malgré ses cartons au box office.

Pourtant le réal a réalisé quelques pépites comme ce Désordre et la nuit. Autre fait d'arme, il a posé une grosse pierre dans l'édification du Gabin patriarche. C'est Grangier qui a probablement le plus finement travaillé la figure du vieux ronchonchon anti 68, pas vraiment à gauche sur l'échiquier politique, revenu de tout et en particulier de la guerre, quasi vigilante dans ses rôles de flics dans une société "moderne" au mieux consumériste, au pire sans repère moral mais bon, au grand cœur quand même, hein, devant un petit jeune ou une pépée à sauver. Signe distinctif du Gabin en fin de partie, le pyjama deux pièces. Le vêtement fétiche semble inséparable des scènes de nuit en solo ou avec sa femme, le téléphone sonne et une merde lui tombe forcément sur la gueule. Pas de gaudriole, un remonte réveil, un suppo et au lit papa.

Mais voilà, à bien regarder Le Désordre et la nuit, merveille de comédie policière mêlant le mélo et l'Oedipe entre un vieux commissaire hors cadre et une jeune bourgeoise en recherche de frisson dans la prostitution, Grangier s'amuse avec la pyjama party. Surprise, Gabin transpire grave le sexe comme à l'époque Carné (Le Jour se lève). Le beau gosse, plus camionneur que Conchita Wurst, réapparait fantomatique dans les yeux de la gamine. Elle tente même une claque sado maso pour faire sortir le loup du bois, et Gabin décoche une droite à la fois attiré par le plan et le dégoût de se voir si vieux dans ce plan cul qui n'est plus de son âge.

Moment suprême, après une longue nuit dans un night club, la gamine friquée entraine le patriarche banlieusard dans une brasserie ouverte au petit matin. La relation cul est vouée à l'échec sous les yeux amusés du barman qui a vu cette scène cent fois. La gosse égocentrique sniffe de la coke, Gabin s'emporte, ils rêvent d'une vie peinarde dans une maison à la campagne. Le Désordre et la nuit s'achève sur une cure de désintox comme preuve d'amour… nous sommes dix ans avant le joli printemps et Gabin bande encore.

Photo : Le jour se lève de Marcel Carné

 

 

 

DS

Filmographie de Gilles Grangier (lien Imdb)