C'est bio pic
Jappeloup (2012) de Christian Duguay


Nous sommes toujours sous le choc de Cheval de guerre, un des chefs d'œuvres fabriqué par Spielberg dans les années 2010. On n'avait plus vu un dada comme ça depuis, euh… les chronophotographies à la fin du 18ème siècle, 30 millions d'amis, la série Blackbeauty dans les années 70 et l'arrivée du Quinté Plus.

Mauvais étalon

Ivre, la direction de Palma reprend son abonnement à Equidia. Mais voilà, à poursuivre le cheval à la télé, la bestiole ressurgit par le grand écran. On tombe sur Turf de Fabien Onteniente et Jappeloup, production conséquente signée Christian Duguay. Les frenchys proposent non seulement des films très chouettes, mais bossent un sujet super difficile : l'étalon. Bien sûr on bouffe du cheval dans les lasagnes surgelées et dans les westerns ou même, chez Chabrol avec le terrible Cheval d'orgueil. Pourtant, la bestiole reste un chouilla moins anthropomorphique que les chiens Lassie ou Rintintin, moins drôle qu'une Chicken Run ou malléable que les souris Mickey, Ratatouille et Tic et Tac. Même si le scope semble inventé pour l'horizontalité de la bête en mouvement, le dada star… c'est pas beaucoup au cinéma.

Du coup, Jappeloup est un sujet rarissime. Duguay pousse même les curseurs au max en inventant le "biopic cheval". Car la vedette a passionné les turfeurs à l'époque comme les teufeurs ont dansé sur Madonna. C'était la passionaria du dimanche à Longchamp, des JO de Los Angeles en 1984 et de Séoul 4 ans plus tard. Tout est là pour le maxi carton : un animal remarquable, totalement imprévisible, capable de planter une compétition sur un coup de patte puis de tout gagner dans une énergie folle. Pas très cavalier, Jappeloup a également symbolise le "bizness cheval" entre médiatisation à outrance, affaire de famille et tentative de mercato avec les Etats-Unis. Bref, nous sommes dans les 80's. La France découvre le concept de mondialisation à 4 pattes.

Pour prendre l'affaire en main, Christian Duguay n'est pas tombé de la dernière pluie. D'abord chef op adepte du fait-main, le zozo passe à la réalisation avec les suites données aux Scanners de Cronenberg, puis de l'action pur jus avec L'Art de la guerre en compagnie de Wesley Snipes. Mais voilà, c'est un frenchy. Retour au pays avec un scénario signé par son pote Guillaume Canet, autre amateur d'une americana fantasmagorique. Ca donne aujourd'hui Jappeloup, une œuvre risquée, étrange et prenante.

Murmurer à l'oreille de la caméra

Tout commence par une histoire de famille. Le héros décide d'abandonner la compétition équestre pour voir si l'herbe est plus verte loin des écuries. Premier saut d'obstacle : Duguay ne mise pas sur la bestiole. La narration prend son temps pour approcher la bête, comme Guillaume Canet peine à trouver son centre de gravité. D'une certaine manière, la mise en scène trotte en entonnoir, histoire de serrer lentement son sujet. Du coup, Jappeloup semble filmé du coin de l'oeil, comme une passion à dompter. Faudra plus d'une heure pour placer l'animal au centre du film, réussir une compétition. Comment mettre du saut d'obstacles psychologiques et cavalier ? Le double mouvement croise la lente acceptation du héros pour sa destinée (faire jockey) et celle de Jappeloup finissant par dire oui aux jeux du stade hyper contraints. Version mise en scène, tout porte à enchainer les séquences comme autant de brouillons pour atteindre la séquence finale, un concentré d'expérimentations formelles pour saisir le saut parfait. S'agit de faire le show pour choper la bonne prise. Ca veut dire un cadrage idéal et fabriquer les bonnes images. En ce sens, Jappeloup n'est pas si éloigné de la chronophotographie, invention scientifique pour piger le mouvement des pattes animales.

Duguay semble à la recherche d'un point de vue idéal pour filmer les sauts d'obstacles comme la psyché d'un héros torturé. Steadycam, multiplication des angles, éclatement de la compétition…c'est pas Tony Scott, mais quand même. La caméra se transforme en animal à dompter. Jappeloup mixe étrangement approche efficace et tentatives conceptuelles à chaque plan.

Du coup, c'est loin de Cheval de guerre. C'est à dire un animal cavalant seul au milieu d'une boucherie même pas héroïque. Spielberg filme une Europe en roue libre dans sa folie meurtrière. Le cheval traverse littéralement une horreur. Version Jappeloup, s'agit plus d'une tentative de prise en main. La mise en scène tente de faire rentrer l'animal dans un cercle vertueux. Le souci de préserver une personnalité malgré le cadre sportif est sans cesse discuté. Si on devait voir du Spielberg dans Jappeloup, c'est plus E.T. ou l'émigrant tournant en rond dans un aéroport absurde qui surgit.

Photo : Cheval de guerre de Steven Spielberg

Le futur en héritage

Autre dada du film, l'héritage. Le jockey hésite à reprendre l'écurie à papa. Attention, c'est pas simplement une histoire de paperasse ou de passé à digérer. C'est aussi ça bien sûr. Mais Duguay insiste sur la discussion avec le passé. Un truc à remettre en cause, sans faire table rase, ni discrédit. Les conversations avec le père permettent de réaffirmer librement l'héritage et par là, d'injecter de la vie dans le cadeau empoisonné.

C'est signature conte signature. Soit l'exact sujet qui semble également imposé par le cheval. C'est-à-dire un accord tacite pour faire du neuf dans un cadre ancien. Nous voilà devant un quasi traité de philo, façon Jacques Derrida, avec son concept de déconstruction. Ca passe par un mélange d'admiration, de critique puis de reprise en main, à sa manière, pour faire galoper la bête. Jappeloup est une bestiole, mais aussi une belle idée. Comme si le cinéaste tentait de signer sa petite musique cinématographique. Au générique de fin, nous sommes devant ce cadeau surprise, inattendu, généreux. Et c'est une belle surprise. On signe aussi.

 

 

 

DS

Filmographie de Christian Duguay (lien Imdb)