Le cinéma de papa
Interstellar (2014
) de Christopher Nolan


On entre un peu énervé chez Nolan. On roule des yeux à l'idée de fréquenter du monumental. On grimace avant de caresser la grande œuvre, façon monolithe post Kubrick. L'esprit de grandeur, adossé au noir, se traduit par un goût immodéré pour la poutre apparente. Ben ouep, le réal daltonien filme cash le temps et l'espace, avec abscisse et ordonnée bien visibles sur la toile. Qu'est-ce que c'est, le cinéma de Nolan ? Peut-être bien une mise en plis du temps et de l'espace, charpente normalement invisible qui fabrique la matière même du cinéma.

On sort la Rolex et la carte Michelin, vas-y papa, la route des vacances passe par-dessus tête avec un Paris replié sur lui-même (Inception), une moto à angle droit comme échappée de la planisphère Tron (Batman), l'illusion d'optique troublée de la ville (Le Prestige) ou une ballade nocturne tordue dans Memento. C'est dingue, mais on peut naviguer en blockbuster et se paumer comme dans un bon vieux film expérimental, style les disques de Duchamp qui tournent et tournent jusqu'à l'hypnose.

Chez Nolan, les minutes ne sont plus tout à fait décomptées en secondes, et les kilomètres ne se découpent pas vraiment en mètres. Sortez les sextants, c'est Christopher Colomb derrière la caméra, prêt à tous les risques pour voir si la terre est plate ou Alfred Nolan, d'accord pour plonger dans la mécanique quantique bien plus barrée que le LSD.

Le zozo incorpore à chaque fois un peu plus du désordre spatiotemporel, s'approchant des cinéastes architectes comme le bon vieux Fritz Lang. On se demande même où commence une défiance du réel sensible et le début d'un autre monde, juste à côté, quand il suffit de plier au sens propre une ville, une rue, un univers.

Pourtant, Nolan n'oublie jamais de laisser des cailloux pour les petits poucets que nous sommes. C'est le côté généreux du bonhomme. La main tendue se traduit par une toupie dans Inception, l'envers du décor dans le kitsch de la prestidigitation (Le Prestige) ou le majordome old school au service du fiston Batman, dernier rappel à l'ordre du quotidien visible, histoire de pas sombrer corps et bien dans le dérèglement des sens.

Manquait au palmarès un traitement théorique des troubles de la carte, du territoire et du temps. C'est chose faite avec Interstellar, œuvre synthèse d'une démarche initiée depuis les premières secondes de la filmo du cinéaste. Si le garçon ne fait pas confiance aux couleurs, c'est le même programme pour les mètres et secondes. C'est passionnant d'emballer tout ça dans un film-somme où le réel sensible se dérobe un peu plus à chaque bobine numérique.

Photo : The Dark Knight Rises de Christopher Nolan

Contre Batman

Quel est le pompon du trouble spatio temporel ? Peut-être bien la figure qui est presque un genre ciné à lui tout seul, c'est-à-dire le passage de la vie à la mort. On est habitué au tunnel avec lumière blanche avec sa cohorte de rencontres du troisième type, touchés de fantômes et ectoplasmes, hésitants entre le cœur qui bat et le plus rien. Dans le style, Peter Jackson a fabriqué un chef d'œuvre avec Lovely Bones. Le papa du Hobbit déployait un entre-deux où il s'agit, pour les vivants, de lâcher un peu les morts, histoire d'aller au bout du bout tranquilou. Nolan reprends, d'une certaine manière, le même topo mais cette fois en cherchant la connexion. S'agit pas tant d'apprivoiser la rupture pour vivre une belle mort mais d'apprendre à vivre avec, en filant tout droit dans le grand mixer du trou noir. Faire le deuil, c'est pas marrant. Batman connait la chanson après la perte traumatique de ses parents. La ville ne sera plus jamais comme avant. Faut au moins un costume dark pour porter le deuil pendant une vie de super héros. Troisépisodes plus tard, s'agit de voir si des chemins plus heureux sont imaginables.

Interstellar poursuit le travail au noir, comme une version dilatée et solaire du traitement du meurtre originel. Cette fois, nous sommes côté père. Comment faire, entre la vie et la mort, pour consoler sa gamine abandonnée sur terre ? Comment éviter à tout prix une énième damnation batmanienne qui part en couille ? Comment fuir à tous prix le costume de super héros, certes glorieux mais dont la mantille en acier noir emprisonne plus qu'elle ne libère ? C'est le pitch mélo du film, on insiste, un parmi d'autres tellement Interstellar peut se lire de toutes les façons. Et c'est probablement l'un des petits cœurs qui bat encore très fort quand on revoit plusieurs fois la première heure du film. Tout sauf le trauma. Alors faut envoyer un signe par-dessus le temps et l'espace, la vie et la mort, comme le sait si bien Shyamalan (After earth, Phénomènes ou encore La jeune fille de l'eau) avec son cinéma qui nous manquent tant ces dernières années.

Le signe ici, c'est génial de simplicité et d'humour, ne passe pas par une combinaison de chiffres mathématiques. Pas la peine de lire la théorie de la relativité, mais quelques livres poussés par la tranche dans une bibliothèque d'une chambre enfantine suffisent. C'est le beau cadeau des morts (les écrivains, pères de toutes les narrations) pour les gamins à l'écoute des contes. Un livre tombe sans explication apparente, et c'est la possibilité de poursuivre son chemin sans trauma épouvantable.

Il suffit de regarder les livres tomber pour avoir envie, si on veut, d'en ouvrir quelques pages. Toute l'histoire est là, dans ce simple geste burlesque qui réconcilie les kids bien vivants en recherche de sens, et les parents ici morts, dont on imagine le souhait de rassurer leur descendance. Le conte est bon, avec toutes les narrations possibles, tous les cinémas, toutes les formes, tous les sens. Pas la peine d'enfiler le costard du deuil pendant des siècles, la vie continue, un chouille moins inquiétante, moins étrange, libérée par tant d'histoires à lire. Les lumières d'Interstellar, semblent surgir de très loin. Comme parties de l'espace pour atteindre une gamine stupéfaite par un abandon incompréhensible. Et ces lumières tournées en 35 mms, on comprend mieux pourquoi car ce n'est pas uniquement une option old school, ne sont pas prêtes de s'éteindre.

Interstellar, chef d'œuvre instantané, finira lui aussi par tomber sur la tranche dans la chambre d'un kid soudain dépassé par les événements. Juste sur ce point de vue, c'est tout simplement magnifique.

Photo : Lovely Bones de Peter Jackson

 

 

 

DS

Filmographie de Christopher Nolan (lien Imdb)