Prise de tétée
Hungry Hearts (2015) de Saverio Constanzo


Comment travailler l'effroi avec une caméra super 16, un appart et un couple tout niqué ? Comment ravitailler le duo "nouvelle vague et horreur", là où l'avait laissé Polanski période polonaise ? Peut-être bien en retrouvant le couteau dans l'eau et en poursuivant les effrois ouverts par Chinatown ou Rosemary's Baby. Et puis tiens, c'est offert. On peut relire tutti Polanski via la peur au ventre et la disparition. On pense à Frantic, Le Pianiste, Frantic, Oliver Twist, Frantic et Ghost Writer.

Sinon, on adore Frantic à Palma.

Parce que voilà, même bien au chaud dans un hôtel de luxe parisien, les lointains échos de la trouille du ghetto de Varsovie flottent un demi-siècle après la seconde guerre mondiale. Le venin poursuit son travail dans un saut temporel et géographique, inscrit à l'insu des héros ? C'est profond, ça se joue dans ce qu'il y a de plus profond, c'est à dire la tête et le couple. Toc toc, qui frappe à la porte pour kidnapper sa dulcinée pendant la douche de monsieur ? C'est l'effroi, inscrit dans un séjour banal chic. Et comme souvent chez tonton Polanski, tata Hitch inspire pour son savoir faire psy au poil.  

Effroi dedans

2015 à New-York. Ouverture comédie avec un couple enfermé dans les toilettes. C'est drôle, mais ça pue la merde. Un mariage plus tard, le bébé arrive. La mère, végétalienne vire extrême dans un trip écolo pété. Au passage, elle oublie de filer des protéines au gamin. Son mari est partagé entre sauver son couple et lever un déni de réalité : sa femme est complètement dingue et laisse son bébé crever de faim. C'est tout con mais on a rarement vu pitch plus simple et aussi horrifique. Ca passe par un bambin de plus en plus blafard. Une dépossession lente de la vie dans un petit corps innocent et totalement dépendant de la tétée.

Le film avance par flux de tensions opposés. Plus le kid meurt de faim, plus papa panique et monte en nerfs. Plus la vie échappe, plus ça grimpe au compteur avec un retour au réel à l'exact opposé des canons de la comédie romantique.

La grande classe du réal se niche dans son respect de l'ensemble des personnages, y compris pour la partie "maman est folle". La miss est malade, fait grave flipper mais à aucun moment elle est balancée avec l'eau du bain. Respect pour un papa - une maman complètement détruits de l'intérieur. Faut dire, Saverio Constanzo est à bonne école. C'est le fiston du scénariste d'Une journée particulière (Ettore Scola). On retrouve l'influence paternelle avec le goût de huis-clos et une lente entrée du monde extérieur dans les appartements.

Comme dans le chef d'Ĺ“uvre italien (la montée du fascisme perçue derrière une fenêtre), le dénouement singulièrement fou vient du dehors. A cette nuance, la montée des eaux est déjà présente dans l'intérieur cosy. Mais avant d'arriver au dénouement frappadingue, le spectateur a largement le temps de passer par tous les stades, y compris un trip parano avec des doutes sur le papa. Ca, c'est le charme sexy bizarre d'Adam Driver, largement repéré dans le génial France Ha (Noah Baumbach) et Inside Lewis LLewyn Davis (les frères Cohen). Le garçon a un truc à Keanu Reeves (Matrix), Justin Long (Jeepers Creepers) ou Kyle Mac Lachlan (Twin Peaks).

Bref, avant de signer pour la comédie romantique, veiller à demander un contrôle technique sur son partenaire. La distance avec la tragédie peut tenir à l'absence d'un menu de substitution. Conseil du jour : une perte en protéines peut conduire jusqu'en enfer.

Photo : Rosemary's baby de Roman Polanski

 

 

DS

Filmographie de Saverio Constanzo (lien Imdb)