Mummy
Grande dame d'un jour (1933) de Frank Capra


Apple Annie n'est pas le nouvel iphone, mais une clodo des rues. Elle est enrobée de lumière comme Capra aime filmer ses héros malheureux. Annie vend des pommes, y compris au parrain de la mafia locale qui voit dans ces fruits rouges un porte-bonheur ultime pour le poker. De son côté, Annie joue aussi mais à la double vie : elle fait croire à sa fille, vivant en Espagne, qu'elle mène la grande vie dans un hôtel de luxe. Ses lettres romancent un quotidien d'archiduchesse. Quand la gamine décide de traverser l'atlantique pour venir lui présenter son futur et riche mari, Apple Annie veut mettre fin à ses jours… ce qui n'arrange guère les affaires des gangsters superstitieux.

Capra a sans doute vu Le Dernier des hommes, chef d'œuvre signé Murnau et sorti en 1924. Soit l'histoire tragique d'un room service dans un palace, heureux dans son noble job quand soudain il est viré de son poste. Pour garder sa fierté, il vole son ancien uniforme pour continuer à parader devant les voisins du quartier. La survie passe par un subterfuge, c'est-à-dire un simple manteau, pour éviter de sombrer avec les morts de la guerre économique.

Si Murnau joue du tragique, Capra file direct vers la comédie de boulevard. Apple Annie va vivre la même aventure déguisée… cette fois en grande bourgeoise. Quand le Dernier des hommes chute, la grande dame d'un jour grimpe l'échelle sociale. Elle sera une vraie diva dans sa robe en soie, bien plus crédible que la véritable jet-set croisée au détour d'une soirée. Comme un gangster est capable de trouver un terrain d'entente avec la grande bourgeoisie lors d'une mémorable scène de billard. Les deux parties connaissent les mêmes ruses, avec un lascar des rues un poil plus rusé qu'un lascar des banques.

Les deux réals partagent donc ce goût du costume pour fabriquer du Carnaval tragique ou comique. L'habit fait le moine… ou plus exactement défait le moine quand tout tient à un fil. C'est justement celui-ci qui peut céder à chaque instant, et opter pour le drame ou le bal masqué.

On retrouve la même fragilité pour le miracle final. Le réal allemand filme le cynisme des foules prêtes à basculer selon la situation du room service. Riche il est acclamé, pauvre rejeté par un peuple détestant se voir si laid dans un miroir. Capra semble plus optimiste en ciblant la haine de soi uniquement sur le héros. Grande dame d'un jour s'intéresse aux escrocs et bourgeois capables de se mélanger à la condition d'un jeu de dupe avec les vêtements. La porte est ouverte pour faire la fête.

Pourtant, Capra et Murnau partagent le même goût pour un pessimisme noir qui se traduit dans l'art du faux happy end. Dans Le Dernier des hommes, la foule acclame le vieux room service devenu soudain riche dans un cynisme glaçant. Côté Capra, si la comédie fonctionne aux yeux de la fille et de son futur mari, cette dernière quitte sa mère sur le port en grimpant sur un paquebot en partance pour l'Europe. Les cotillons volent dans tous les sens. C'est la fête ! La caméra s'attarde sur Apple Annie bouleversée et heureuse de voir sa fille souriante. Mais la caméra insiste, reste sur ce visage un peu trop fardé. On redoute son futur destin, quand la vieille dame devra remettre au vestiaire sa luxueuse robe. Capra, génial, filme non pas la duchesse mais Apple Annie dont on avait oublié le déguisement. Elle aussi sourit et pleure dans les cotillons et les rubans de papier lancés par les passagers du paquebot. Apple Annie en attrape un qui la relie à sa fille. Le bateau fait quelques mètres vers la mer. Mummy Annie tient bon le fil jusqu'au moment où il cède. Clap de fin sur un chef d'œuvre.

Photo : Le dernier des hommes de Friedrich Wilhelm Murnau

 

 

 

DS

Filmographie de Frank Capra (lien Imdb)