Des paroles et des actes
Godzilla (201
4) de Gareth Edwards


Comme on dit chez Arte, ce film est né sous une bonne étoile.

D'abord celle de Gareth Edwards. Le jeune quadra avait surpris avec son premier long métrage, Monsters. C'était ambiance road trip, fin du monde et fripouille la dépouille. Le film s'était délicatement déposé sur la fin d'un cycle post apocalypto, après des années d'abondance dans le genre. Du coup, on a bêtement oublié Gareth sur les écrans radars, comme quoi les producteurs à Hollywood sont parfois moins cons que nous.

Autre bon signe, le chef op Seamus Mc Garvey déjà à l'oeuvre sur Avengers (Joss Whedon), l'oublié et passionnant World Trade Center (Oliver Stone) ou High fidelity (Stephen Frears), fait des merveilles. A l'occasion, ce serait pas mal de reconsidérer le ciné anglais pas tant pour ses réals, mais pour les dizaines de techniciens à la manœuvre dans le ciné Hollywoodien ces dernières années. Les studios Pinewood tournent à fond et toute une génération porte beau les blockbusters vers des sommets esthétiques. On revient à Avengers, inscrit en haut à gauche sur le CV du jeune homme. Vous savez, c'est le carton mondial qui changea deux ou trois bricoles dans la narration. On voit aujourd'hui les bénéfices arty du maelstrom qui a stoppé la rotation de la planète pendant quelques secondes en 2012 : raconter autrement une histoire avec plein de super héros dedans.

Comme un végétarien dans un potager bio, Alexandre Desplat signe la musique. Le garçon, qui bosse autant pour Wes Anderson (The Grand Budapest hôtel), Cloclo / Nid de guêpes (Florent Emilio Siri) ou encore The Tree of Life (Terrence Malick), n'en finit pas de redessiner les contours de la BO mondiale. Arty mais pas trop, hyper profond dans le revisiting des genres, le musicien orchestre sa cuisine moléculaire de manière savante sans jamais faire sentir le poids culturel. C'est à chaque fois un choc discret. Ici, ça balance pas mal entre Steve Reich pour les boucles à l'infini, le cri de dauphins version baleine échouée, les violons fabriquent un bruit de foule stridant et le bon vieux John Williams n'est pas loin avec ses dents de la mer, hommage assumé à Spielberg par le réal et Carmina Burana pour l'opéra flippant. Du lourd rendu, quoi ! Sans oublier quelques percus japonisantes, juste de quoi faire flipper sans tomber dans l'exotisme. L'image est tellement saturée d'étrangeté, pas la peine d'en rajouter.

Enfin, et c'est le plat principal, Godzilla dont on avait perdu de vue la stature monstrueuse. Après l'essai Roland Emerich en 1998 figurant (un peu trop ?) de repoussoir absolu, on flippait de retrouver la bestiole entre de mauvaises mains. Mais ces derniers temps, Hollywood frappe fort avec ses jeunes gredins derrière la caméra. Le revisiting de l'icône made in japan redonne des couleurs même au sujet lointain. Marché chinois oblige, l'option tourisme en Asie poursuit sa drôle de trajectoire après Pacific Rim. Et on s'en plaint pas, tellement le mélange des cultures désaxe les bonnes vielles traditions américaines. Guillermo Del Toro filmait des machines aux cerveaux humains dans la nuit hongkongaise, ici Gareth Edwards opte pour un héros dont la principale caractéristique n'est pas de mener la barque narrative, mais de se fondre dans le décor pour être un spectateur de l'action. Les amateurs d'Hitchcock diraient "voyeur", on parlera simplement d'un œil caméra regardant la nature faire son job. Aaron Taylor Johnson mate les monstres se mettre des pains dans la gueule, laissant le premier rôle à Godzilla avec une majesté rarement atteinte depuis King Kong. Bref, nous sommes happy. Richy danse le Muto dans les rues lyonnaises.

The Party

Le spectacle est beau car Godzilla et ses potes sont au centre du jeu. Ca commence intérieur avec une centrale nucléaire sous pression au Japon, mais Gareth Edwards quitte le terrain fermé pour un film ouvert sur les rues de San Francisco. Le héros, comme tous les humains mis en scène, font vœu de défaite question prise en main de la narration. Les bestioles reviennent de la préhistoire pour bouffer de la radioactivité et peu importe le décor. Godzilla défonce la ville sans faire exprès, ignorant de sa hauteur l'architecture et les habitants qui vont avec. Ce dédain, montré ici de manière divine et qui formera la question finale (bad bestiole ou gentil Casimir ?), décentre l'humanité du récit pour mieux la questionner. Car si les monstres ont un job (se mettre sur la gueule), les mini-bipèdes que nous sommes sont rendus à une fonction simple et formidable : philosopher et éventuellement tenter quelques stratégies d'évitement. Même l'armée suit le mouvement au sens littéral du terme, en accompagnant Godzilla dans une géniale parade navale sur les eaux du pacifique.

Le centre, c'est les animaux, et donc la nature dont les hommes, espèce parmi les espèces. Question mise en scène, ça donne un décentrement quasi burlesque. On trouve du Tati pour un cadre inventant un désordre destructeur partout sur l'écran. Ou bien carrément Blake Edwards (The Party), avec un enchainement de circonstances qui échappe à l'humanité pour inventer un ravage matériel débordant sans cesse l'image. C'est le désordre qui fait office d'action et ça ravage grave. Une queue de Godzilla détruit la moitié de la ville sans le savoir, comme un figurant provoque un ouragan dans une fête chez les peoples hollywoodiens. La party est spectaculaire, et c'est bien elle qu'on regarde comme plaisir premium du cinéma.

Autant dire un mouvement cousin du cinéma de Kubrick. Quand le barbu filme des personnages dont la folie est de sentir maître dans leur maison (Shining, 2001 l'Odyssée de l'espace, Eyes wide shut…), un truc dépasse et remet tout le monde à sa place. Que ce soit un retour d'indiens sous l'hôtel Overlook, un monolithe mystérieux ou tout simplement des fantasmes érotiques, la maitrise du monde échappe par-dessus, dessous ou sur les côté. Mais quand Kubrick utilise des formes arty pour montrer l'affaire, Gareth Edwards met en scène des monstres dont on connaît les contours (façon Jurassic Park). Et c'est dingue comme ça impressionne la rétine.

C'est pourquoi la migration de Godzilla à San Francisco est passionnante. Back to basic. S'agit de réveiller un truc asiatique et de le ramener chez nous (le ciné américain). Soit le mouvement inverse de Pacific rim, dont la rime justement trouve ici un écho inverse (filmer des monstres à Hong Hong).

Le double programme est là pour une bonne soirée télé ou, selon son envie, une thèse en master 4 cinéma. C'est chef d'œuvre chocolat et vanille dans un même cornet. Miam Miam !!!

Photo : The party de Blake Edwards

 

 

 

DS

Filmographie de Gareth Edwards (lien Imdb)