Ladyday
Gloria
(2014) de Sebastian Lelio


Sydney Pollack se bidonne. En 1982, le réal des 3 Jours du Condor laisse tomber la parano pour une comédie tarte aux poils. Un comédien (Dustin Hoffman), se travestit en femme parce que faut bien le décrocher ce rôle à la télé. C'est le début d'une double vie, mi-homme la nuit, mi-belle-mère à lunettes le jour. Ainsi nait Tootsie, travesti légendaire dans la lignée de Certains l'aiment chaud (Billy Wilder), ou récemment l'un poil énervant Les garçons, Guillaume, à table ! (Guillaume Galliene).

C'est donc l'histoire de mecs qui sauvent leur peau en se déguisant girly-friendly. Question genre, Tootsie hystérise les attributs féminins des années 80. L'option folklo pousse au max les curseurs avec grosse lunettes, brush surgonflé, robe noble, ça va chier ! Paradoxalement, le jeu formidable de Dustin Hoffman est d'y aller molo. Comme une bataille entre le costume outrageant et le personnage coincé à l'intérieur. A l'époque, le comédien fabrique d'ailleurs une promo d'enfer en claironnant son crash-test ultime : sortir dans la rue déguisé et se faire mater par les mecs, les vrais. Le regard sexuel semble alors la validation ultime d'un subterfuge avec un comédien pieds et points liés dedans. C'est ça la street crédibilité. Un mix entre La Cage aux folles (Edouard Molinaro) et un renversement de la vapeur gender.

Mais voilà, des vraies femmes dans la vie réelle ressemblent parfois à Toostsie. Le trouble frappe avec des femmes d'âge mure, un chemisier cougar et un coup d'Elnett dans les cheveux. Une comédienne dans Les Feux de l'amour ou une riche propriétaire dans un épisode de Columbo et nous y sommes. Ce point aveugle du cinéma trouve aujourd'hui l'une de ses plus belles incarnations. C'est pas chez Woody Allen ou Pedro Almodovar, mais direction Santiago du Chili. La madame s'appelle Gloria. L'actrice se nomme Paulina Garcia. Elle est d'ailleurs repartie avec un prix ultra mérité au festival du film du Berlin. Pour le dire en trois mots, Gloria-Paulina frôle l'état de grâce permanent.

Photo : Tootsie de Sidney Pollack

Sixteen movie

Gloria danse sur la chanson géniale d'Umberto Tozzi du même nom. Elle aime ça, les bals du dimanche après-midi et les Ĺ“illades pour chopper un mec. Pas évident après un divorce réussi et son paquet de souffrance planqué sous le tapis. Ses gamins, déjà grands, vivent leur vie sous masque à douleurs légères. Surtout, Gloria chante des chansons romantiques dans sa voiture. C'est l'histoire d'une gamine qui tombe sur un mec charmant, probablement un chouïa plus vieux, mais pas suffisamment cuit pour jouer la course de fond niveau love story. Il disparaît plusieurs fois au premier engagement venu. Ou comment Sebastian Lelio revisite le teen movie avec une vieille dame prête à faire le grand saut vers un ultime chapitre de roman d'initiation.

Gloria lorgne génialement vers ses grands frères outre-atlantique, mais avec quelques générations de décalage. Aussi bien le génial France Ha (Noam Baumbach) pour l'énergie vitale, et la lente apparition d'une conscience de soi, histoire de se réaliser dans un mouvement comme la danse. Ou encore, l'appât du kitsch version art majeur, style Ma vie avec Liberace (Steven Soderbergh) rangé de manière quasi définitive au rayon des beaux arts.

L'habit fait le moine, à condition de l'accepter pour mieux dépasser le folklore. Gloria dresse le code en opposant un patron de parc de loisirs à moitié rouillé. Il est grisouille ? Il montre comment user du paint-ball pour balancer des couleurs dans un décor tristoune ? La vieille dame pique les fusils à peinture et, dans un geste ultime, vise le propriétaire pour colorer la vie. Soit une manière cool de participer aux mouvements sociaux qui agitent en sous texte le Chili, en croisant libération intime et bataille sociale.

L'envie tardive de se réparer, et donc de vivre de manière pleine et entière nourrit cette cohorte de films aux héros du 3 ème âge. Tous s'inventent une nouvelle jeunesse, trouvant là un public qui avait peut-être déserté les salles de ciné dans les années 80 /90. Prière donc aux Philomena de Stephen Frears ou Un week-end à Paris de Roger Michell de remplir les multiplexes l'après-midi en semaine. Et ça fonctionne.

Oui

Gloria ne sait pas, mais elle est d'époque. Le sixteen movie dépasse ses sources américaines pour puiser dans la nouvelle vague. Sebastian Lelio lorgne vers le cinéma français qui sortait dans les rues au début des années 60. Pas une référence cinémathèque, encore moins un truc nostalgique ni une actualisation d'un fantasme de cinéaste, mais bien une forme libératrice, directe, pas chère, et surtout vue du contient d'en face. Elle roule sur le périphérique avec l'auto radio à fond. Ca dure un moment comme Godard aimait glisser une chanson pour faire comédie musicale. Baby run, run, run et décolle vers une vraie vie fantasmée à atteindre avec trois bouts de ficelles.

Dans le même esprit juvénile, la miss découvre la révolte, pas la révolution. Elle explose sa trame narrative par une radicalité puissante en apprenant à dire non à la peur pour mieux dire oui à la danse. Gloria découvre le goût de la liberté sur sa chanson, dans une mélancolie à point. Ce sont bien les chansons d'amour, comme les derniers films de Christophe Honoré, qui jouent à pile ou face. D'un côté les rêveries adolescentes et de l'autre, le même mouvement pour se mettre raccord avec le monde.

On pense à Madeleine, géniale héroïne des Biens-aimés, directement sortie des films de Truffaut. Catherine Deneuve revisite ses histoires d'amour entre Prague et Paris, entre les années 60 et 2000, entre sa grande passion originelle et la vie plus calme avec son mari. Tout est là. Les révolutions historiques, l'amour fou, le temps qui passe, un ultime sursaut avant le grand bond. Et bordel, embrasser autant de chansons sur des sujets aussi graves est bien l'un des grands bonheurs du cinéma.

Gloria rameute ça un jeudi après-midi dans une petite salle de multiplexe, sur un bon vieux disco italien et un dernier regard caméra qui vous touche à l'os. Alors, on danse.

Photo : Les bien aimés de Christophe Honoré

 

 

 

DS

Filmographie de Sebastian Lelio (lien Imdb)