Les yeux dans la prise
Dark
Skies (2013) de Scott Charles Stewart


Cinéma et psy font bon ménage, surtout du côté des Amériques. Parmi les papes du genre, Tonton Hitchcock connecte une ligne directe entre le bouillonnement inconscient des personnages et la mise en scène. Il y a peu, on avait même droit à son biocomicopic entièrement centré sur ses projections libidineuses. On dirait des trucs prêts à exploser sur la toile, façon puceau de 60 ans.

En tous cas, voilà du subconscient pas évident à filmer. Genre, on téléphone à tata Dali dans sa villa à Cadaques et hop ! Mettez-moi tout ça en scène ! (La Maison du Dr Edwards). Ou bien, et c'est une autre option, Hitch façonne ses sueurs sexuelles en un objet extérieur parfaitement inquiétant. Ca donne un garçon coincé derrière sa longue vue pour mater les voisines (La fenêtre). Ou alors, on assiste terrifié aux tourments amoureux d'une jeune femme rêveuse soudain déployés sous forme de corbeaux (Les Oiseaux). Tout ça pour trouver une forme à ses rêveries nocturnes. Tout ça pour entreprendre une petite histoire des fantasmes au cinéma. Un peu comme l'homme invisible pose des bandelettes sur son corps pour enfin exister devant la caméra, et donc aux yeux de tous. Mais attention, cette exhibition est délicate. Les bandelettes sont longues à poser et drôlement facile à déchirer.

Faut y aller par étapes. D'abord pour le suspens, ensuite afin de permettre aux mateurs que nous sommes de mettre à jour nos propres projections, elles aussi planquées tout au fond. Doser ce timing est l'une des leçons proposée par Dark Skies. Comme un lointain rejeton hitchcockien, secoué dans un cocktail au Redbull.

Hors jeu

Voilà encore une production Blumhouse (American nightmare, Insidious, Paranormal activity…), cette fois passée un chouilla inaperçue. En attendant une thèse sur cette jeune maison décidément passionnante, un truc éclate à la figure : mettre à nu des obsessions, et donc des images virant à l'obscène. Le terrain de jeux se situe au sein de familles « tout va mal », prisonnière dans une maison dont au moins un personnage semble hanté. Tout ça dresse un rapport au monde parfaitement mélancolique. Les héros semblent étrangement seuls. Le groupe parents / enfants est abandonné, comme seul au monde. Au mieux, les voisins, la police ou toute forme d'autorité extérieure ne pigent rien au drame à venir. Seuls quelques frappadingues soutiennent madame et monsieur tout le monde. Une parapsy un poil trop vieille (Obsidious), un clodo (American nightmare), un chasseur d'extra terrestres tendance conspirationiste (Dark Skies), c'est dire si c'est sérieux. Du coup, la famille plonge dans une centrifugeuse infernale. Blumhouse pousse le bouton au max et éjecte ces êtres hors du monde. Autrement dit, plus le fantasme devient visible, plus papa, maman et les gamins disparaissent dans les limbes.

Le véritable effroi est ici, dans le passage d'un ancrage social vers une marge confinée à la folie. Dark Skies insiste cette fois avec un père de famille, cadre sup au chômage. Il passe un énième entretien d'embauche et bien entendu, ça foire. Au retour dans la maison, doit-il mentir à sa femme sur cet énième échec ? Le doute s'immisce dans la famille Barrett. Si la banlieue presque chic étend ses kilomètres dans une lumière chaude, y'a bien quelques signes inquiétants : le mari pourrait virer schizo pour garder sa dignité. Madame travaille dans une agence au risque de forcer des ventes pour faire rentrer de la thune. Les kids sont ok, quand le plus petit commence à faire quelques cauchemars. Il voit des êtres roder autour du lit. Ce sera le début d'un enfer domestique. L'homme des sables apparaît par touches et laisse trainer quelques traces matérielles dans le salon. Tout l'enjeu consiste à apprendre à regarder ces « saletés », les comprendre, finir par les accepter et commencer une bataille sans limite. L'enfer commence par un doute, alors la maison se fissure au coin de l'œil.

Signe des temps

Ces apparitions se dévoilent en plusieurs étapes : l'attente pour commencer. S'agit pour les héros d'accepter les visions. De les confronter aux réflexes rationnels, jusqu'à mettre le doute sur la bonne volonté de chacun. Ensuite, faut gérer les apparitions avec ce souci tout droit sorti des romans de Georges Simenon. S'agit de faire au mieux, d'être toujours respectable aux yeux des autres. Le romancier belge parle merveilleusement de cette inquiétude propre aux « petites gens » quand le navire coule. Cette angoisse épuise les personnages les plus fragiles. Dans Dark Skies, Scott Charles Stewart prend son temps pour filmer cette horreur sociale, aussi effrayante que les apparitions. Enfin, la dévoration ferme le dernier acte de ce qui ressemble à une tragédie. Le marqueur final reste l'abandon de tous pour cette famille fatiguée, perdue, ravagée par le doute puis larguée dans les chimères au coin de feu.

Un fil politique tisse discrètement le sous texte du film. D'abord le sentiment d'abandon dans un cataclysme économique qui touche toutes les couches de la société. Ensuite, la puissance des fantasmes les plus obscurs dans le désarroi. On pense à des villes comme Detroit, nouvelle destination touristique internationale pour mesurer la chute d'un empire industrielle, aujourd'hui scène pour vampires chez Jim Jarmush (Only lovers left Alive). Ou plus proche de nous, Les Revenants (Robin Campillo), pour une internationale de chute de cool… avec passage d'un monde vers un autre, et le doute au centre.

Bienvenue dans le 21 ème siècle.

Photo : Les revenants de Robin Campillo

 

 

 

DS

Filmographie de Scott Charles Stewart (lien Imdb)