Trouble man
Captain America, le soldat de l'hiver (201
4) de Anthony et Joe Russo


Captain America n'en finit de chercher un chez lui. Depuis le début, le garçon se trémousse hors de son corps, de son temps et même de ses souvenirs. On rembobine : le gringalet Steve Rogers vire à la créature chimico-musclor après un passage à tabac scientifique. C'est le fruit d'un programme lancé par l'armée américaine pour fabriquer un soldat double plus over america. Nous sommes pendant la seconde guerre mondiale (moment fécond pour la création de super héros) et décidément, les traficotages mabusiens sont à la mode. Mais là, c'est pour la bonne cause, sauver le monde du nazisme.

Comme l'atteste l'extra galbe du Captain, avec en bonus une excroissance chevaleresque façon bouclier United States, le zozo gagne ses galons au prix fort. Si sa nouvelle physionomie lui ouvre les portes de l'armée tant rêvée, il cherche désespérément un home sweet home dans son body métamorphosé. Mais le garçon se distingue de ses potes Superman, Batman ou Spiderman. Ici, la distinction entre vie civile et vie privée reste fragile. Il enfile un costume, mais c'est offert par la grande muette. Il ne connaît pas vraiment de perm. C'est l'armée, quoi.

Le battement soul

Alors voilà, le Captain bosse sa psychologie pour rafraichir sa position dans le monde, comme un bon vieux programme informatique entrant sans cesse de nouvelles données. Est-il juste un objet promo pour l'armée ou bien une arme utile pour lutter contre le mal ? Son corps buildé est-il le bon malgré les complexes de départ ? Et puis quoi, un beau gosse a-t-il le droit d'avoir de l'esprit avec objection de conscience ? Pas facile de désobéir quand on a tout fait pour entrer dans les ordres. Va falloir décoder le monde pour tracer sa voie singulière.

Le doute passe la surmultipliée lorsque le Captain passe par une seconde expérience extraordinaire : faire un dodo multi décennal dans le frigo bio géant Antarctique. Hibernatus revient avec ses questions d'un autre monde, le sien. Problème, que faire de son americana idéale éternellement branchée dans la lutte contre le nazisme, quand les kids écoutent le nouvel album de Miley Cyrus ?

Ce moi innocent n'en finit pas de travailler une adaptation quasi impossible. Après une guerre froide, des batailles post coloniales, une chute du mur et maintenant une mondialisation multipolaire, le garçon s'abonne aux éditions de "L'Histoire récente pour les nuls". Les frères Russo, aussi frais que leur héros pour le second acte de cette résurrection, débutent par un raccourci musical génialement offert en début d'ouvrage. Un nouveau pote, le Faucon, lui offre une liste de rattrapage express. Version française, ça donne une playlist avec Daft Punk, Coluche et… Marvin Gaye pour tous. Bonne pioche ! Après What's going on, au début des années 70, Marvin creuse le sillon d'une soul moderne avec la très blackploitation bande originale Trouble man. Tout est dit en un single entendu en fin de partie. L'étrange composition au break interminable, sans batterie mais avec clarinette et violons, balance une ambiance détective abandonné, sans gonzesse à moins de 500 kms dans les parages et un sentiment de solitude XXL. Le Captain a trouvé son air de musique ancien pour nous, moderne pour lui et toujours au travail.

Photo : Pochette de la B.O. de Trouble man par Marvin Gaye

I come up hard baby, but now i'm fine

Comment sauver le monde avec des valeurs chevaleresques ? En rebootant des nazis passés par une électronique très Kraftwerk. Les salauds sont toujours là, mais planqués dans le Shield ou un intranet gangréné de l'intérieur par -attention spoiler- un Bob Redford décidément en forme cette année (impec en vieille dame solitaire dans All is Lost de J .C. Chandor). On aurait du se douter que la blondeur Sundance du vieux séducteur masquait un sacré filou.

Dans ce fatras ancien et contemporain, le Captain bosse dur et apprend à regarder de biais. D'abord sur sa nature décalée avec ses époques, mais aussi sur la source de ses employeurs adulés. Cette obsession, fixe une mise en scène cherchant à mettre du poids lourd dans le gracile héros. Première baston sur un cargo de nuit, et le Captain touche terre après un plongeon sans parachute. Une poignée de bourrins terroristes (frenchies, thank you) le frappe dans un sport de combat hyper terrien. C'est aussi l'occasion pour les frères Russo de regarder avec mille précautions le héros atterrir à force de poings et pieds. Comme si le poids lourd était un moyen de le rassembler, de faire corps avec son propre fantasme physique devenu réalité, d'appuyer comme il peut sur le présent. C'est dans la bricole terrienne que le Captain trouve non pas un sens, mais la sensation d'un corps enfin raccord avec le monde.

Pif, pam, poum, feu Steve Rogers passe à la machine des coups comme un vieux compère de la même époque dont il s'agit également de rafraichir la fonction : James Bond version Daniel Craig. Et là on tombe sur un super mouvement narratif. Par exemple, en appuyant de tout son poids sur la ville sans perdre ses nobles sentiments préhistoriques. Faut une bande de méchants pour ramener ces deux héros à terre. Et ça fait mal. A une nuance, 007 pénètre à tout va quand le Captain reste à la surface avec ses copines. Il se souvient à peine comment rouler une galoche à gonzesse style Scarlett Johansson.

Pour Steve Rogers, cette acceptation du solide passe plus par une relation quasi amoureuse avec son vieux pote, lui aussi trépassé par une machine scientifique devenue folle. Le soldat de l'hiver est victime d'un Total Recall nazi. Les retrouvailles des garçons en miroir se fabriquent dans une baston finale certes dans les airs, mais avec un Captain reprenant la leçon du combat d'ouverture. S'agit de s'appuyer littéralement sur lui, et de tout son corps svp, pour faire sortir le jus d'un sentiment noble, préhistorique et allez soyons Têtus, amoureux ?

Cette petite musique entre lourd et léger, d'un soi abandonné sans maison ni destination est ce qui rend bouleversant le Captain abandonné. On ne dira jamais assez à quel point il est probablement le super héros le plus touché par l'innocence dans la bande à Marvel. Innocence politique, sexuelle et sentimentale. Autrement dit, il découvre bouleversé le Trouble man de Marvin Gaye, génialement écouté trop tôt ou trop tard par sa vieille oreille hantée de musiques anciennes. Comme la série Mad Men, c'est le décalage entre les époques qui nous tend un miroir sur les questions du jour. Et ce truc, ça hante et enchante dans un état de grâce tendu pendant plus de deux heures.

Photo : Skyfall de Sam Mendes

 

 

 

DS

Filmographie de Anthony Russo (lien Imdb)
Filmographie de Joe Russo (lien Imdb)