Manuel Valse
Capitaine Phillipps (2013) de Paul Greengrass


2013, c'est la crise. Pas la pitchounette. Elle frappe sévère en Europe, avec son cortège de chômage démentiel et ses poussées réactionnaires. Ca bastonne toujours, quand soudain, une bande de garnements déboule faire la fête. Ils bougent leur cul au moment où tout semble en vrille. La boule à facettes tourne comme jamais avec Arcade Fire, Daft Punk, Jagwar Ma, Aluna George, Rudimental, Disclosure et ben tiens, même grand-papa Daho.

2013, c'est l'année popotin à défaut de Louboutin. A sa manière, le ciné ne pouvait rater ça. Mais attention, on n'est pas à la maison de la culture en milieu de saison. C'est paradoxalement Hollywood qui s'y colle, avec retour aux fondamentaux forains et ce truc génial : raviver l'émerveillement des corps filmés comme au temps des Frères Lumière. Car avant le cinéma, l'humanité ne s'était jamais regardée danser. Aussi crûment, frontalement, sublimement.

Retour aux personnages scintillant avec Gravity (Afonso Cuaron). L'anatomie humaine danse son éternel retour, mais cette fois dans l'espace. On passe à la 4G dans la 3D avec un quasi film d'animation pour paradoxalement inventer une aventure spatiale plus vraie que vrai. Le reality show titille la comédie musicale avec ses scaphandres secoués dans le vide intersidéral. Les corps dansent sur une musique transistor mais les déchets reviennent à la gueule. Boum ! Fin de la chorégraphie techno-innocente pour un pogo dans le noir. On passe aux coups dans la gueule et au manuel de survie pour une dernière valse.

2013, c'est le même retour à la masse critique avec Pacific Rim (Guillermo Del Toro). Le film invente ni plus ni moins la danse des robots. Attention, voilà un truc mental avec des jeunes gens à la tête des machines qui chorégraphient des battles dans leur cerveau pour ensuite lever les gambettes des machines géantes. Attention, c'est vertigineux. On assiste à un ballet entre les corps hyper légers des comédiens et l'impulsion de mécaniques lourdes. Au final, les robots marchent sur l'eau dans la nuit Hongkongaise, les jeunes gens dansent leurs rêvent dans l'habitacle, c'est foudroyant de beauté.

Bienvenue aux frères Coen (Inside Llewyn Davis), capables de filmer un musicien folk à contre temps, lui-même courant après un chat pendant 20 mns. C'est Pina Bausch ressuscitée dans le quotidien d'une américana fantasmée, limite fantastique. Dans le même esprit quasi indie… Ah, voilà Frances Ha (Noah Baumbach) ! Soit une fragile demoiselle coincée à la compta dans une compagnie de danse. Elle n'a plus un rond, ce devrait être la misère, mais son songe de scène redistribue les cartes du feel good movie comme jamais. Elle danse dans la rue pour trouver des dollars. Nos yeux mouillettent de joie et d'inquiétude.

Enfin, quand la jeunesse semble oubliée, le grand âge frappe par surprise à la porte. Toc, toc, c'est le naufrage. Bob Redford balance sa dernière carte avec une classe folle. Pour une fois, l'acteur- réalisateur-militant-casse-couille la ferme pour rester debout sur sa barcasse sans baraka. Il se contente de rester en vie sur un voilier quasi coulé au milieu de l'océan. Evidement, ça nous change des murmures équestres. Surtout, le vieil homme disparu des écrans depuis 10 ans revient pour choper un sextant comme caméra ultime. Tenant à peine debout, il cherche un appui, rien n'arrive quand il n'arrive à rien. Il découvre trop tard un manuel de navigation avant de tout cramer. Alors oui, dans ce Gravity flottant, chaque geste pèse une tonne. Le moindre mouvement monte direct à la conscience. Les regards deviennent des questions vitales. All is lost (J.C. Chandor) vibre non seulement comme un film passionnant sur le cinéma, mais oscille aussi en question d'équilibre toute bête. C'est danse avec la caméra pour Redford.

This is it. 2013 a filmé des personnages perdus, à la recherche d'un manuel de survie aussi bien technique qu'artistique, luttant pied à pied dans un environnement hostile, sur le fil de rien du tout. Les mouvements sont précis, pensés, testés, répétés, presque perdus d'avance. Tous obéissent à des motivations pragmatiques bien avant les tentations symboliques. Mais paradoxe, ces films transforment ces micro-gestes en une geste. C'est-à-dire une épopée. Et c'est foutrement beau.

Photo : Gravity de Alfonso Cuaron

Mal de mouvement

Au rayon danse, la dernière surprise de l'année surgit avec Paul Greengrass. Le zozo décroche la palme du chorégraphe tout niqué. On avait oublié mais Jason Bourne, Green zone ou encore Vol 93 représentent déjà des corps en action, au sens du genre cinématographique. Mais bizarrement, tous se cassent la gueule sur des morceaux de réels. Un mur, une arme, une chute, une torture, un crash. Les personnages s'effondrent dans le décor, avec en bonus spécial quelques bonnes séances de torture. Cette fois, Capitaine Phillips chute sur l'eau, et l'atterrissage n'est pas plus soft.

Faut dire, Paulo vient du reportage, en particulier avec une traversée éprouvante des guerres en Irlande. C'est la bonne vieille école des réals américains qui se sont coltinés la barbarie derrière une caméra. Ford, Huston, Walsh, Fuller sont passés par le doc de guerre dans les années 40. Ou plus tard Oliver Stone, engagé volontaire pendant la guerre du Viet Nam, soudain pris par une fièvre photographique pendant la chienlit. Le point de départ est là : dans la terre, l'hyper violence, les larmes et le sang. Quand la vie peut basculer en une demi-seconde. Quand chaque geste peut être le dernier, et prend ainsi tout son sens. Et l'héroïsme, vécu sans contreplongée ou tralala, fixe la marche forcée de petits gars qui n'ont rien demandés. Et sur l'eau, pourquoi faire ? Vraiment, rien de nouveau ?

La cartographie des héros de guerre a bougé. James Cameron filme un garçon handicapé, dans une bataille électro contre Goliath (Avatar). Ou les Démineurs et Zéro Dark Thirty (Kathryn Bigelow) approchent le mouvement des mecs par une autre bout : celui d'une femme réalisatrice. Elle s'était déjà génialement coltinée les questions d'équilibre avec le surf de Point Break. Greengrass, pas con, a bien noté ces changements. On quitte la terre ferme pour une 3D filmée en 2D sur l'eau. Plus rien n'est sûr ni solide. S'agit de remettre un poil de sens dans cet univers flottant.

Capitaine Phillips pilote les cargos comme d'autres des bus. Pro, tranquille, chaloupé. Mais Greengrass balance des skuds quasi invisibles, façon Gravity, dés les premières minutes du film. Le film débute par de l'instable, avec un manque évident de repères. Par exemple, le capitaine attend sa femme dans la voiture qui est encore à la maison. Il l'appelle mais un cut déglingué l'enchaîne aussitôt dans sa voiture, sans même la réponse de sa compagne. Les luttes du montage parallèle sont déjà à l'œuvre. Ce sera la structure du film dans l'aqueux. Et ça continue entre la paisible pris en main du cargo et la pression balancée sur une bande de jeunes somaliens prêts à jouer aux pirates de mer. Le point de rencontre se produira après une fantastique course de bateaux (un cargo versus un hors-bord). C'est l'abordage, soit un vrai film de pirate des caraïbes pour l'aventure, mais ancrée dans une représentation du réel parfaitement politique. Alors les corps peuvent danser sur une tragédie du monde, dont on a l'impression d'avoir vu 100 fois les images au journal télévisé. Pourtant, ces films nous disent un truc. On n'avait rien vu, on n'avait pas compris grand-chose. Tous réinventent la capacité à découvrir des images comme pour la première fois. Et ça passe par cette danse tragique.

Chaos à l'œil

"Aujourd'hui, les pirates somaliens font partie d'une structure globale, financée non seulement par des criminels en Afrique mais aussi en Europe et en Amérique du Nord. Les jeunes hommes qui sont envoyés sur des bateaux pour attaquer les cargos – c'est le cas de Muse et de son équipe – ne sont que les derniers maillons d'une longue et complexe chaîne d'acteurs qui contrôlent ce ‘business' très rentable." raconte Greengrass.

Le réal recompose cette chaine folle entre travellings fantastiquement calmes sur le cargo versus caméra portée sur le bateau des pirates. Au final, les gros plans l'emportent avec ces regards effarés, implacablement dépassés par les événements, cherchant à dépasser l'opposition structurelle du film. Il faudra la classique cavalerie militaire pour trouver une solution tragique. Mais c'est déjà trop tard.

Greengrass, dans le style politique, fuit les paraboles assez grossières de films comme Elysium (Blompkamp) ou Snowpiercer (Bong Joon Ho) . Car si fable il y a, c'est d'abord par une lutte contre son récit lui-même. Pas se symbiose ici. L'eau se dérobe sous les fondations du film. Tout bataille, y compris le genre lui-même pour atteindre la rencontre du troisième type à travers quelques gros plans dans une barcasse instable. Loin des rails d'un train futuriste tournant en rond ou de la station spatiale pour bourges, seul l'accroche d'un regard dans un univers sans repère tient le film. Et on pige un peu mieux une aventure pleine de risques où des zozos tentent le contact. Comme pour les héros de Pacific Rim cherchant à reprendre les rêves pour communiquer. Ou All is Lost à la recherche d'un contrechamp humain… introuvable. Ca passe par les images enfouies dans le cerveau. Ca arrive par des héros filmés sans surplomb, ni structure figée. Pour cette raison, ces films trotteront encore dans la tête bien après 2013… année absolument dance, fracassante et puissante : comme la crise dont quelques cinéastes cherchent à éviter les poncifs d'un manuel probablement obsolète.

Photo : All is lost de J.C. Chandor

 

 

 

DS

Filmographie de Paul Greengrass (lien Imdb)