Tenue de soirée
Bande de filles (2014) de Céline Sciamma


Chapeau à plumes ou mini robe en strass ? Danse avec les stars défonce le climax vestimentaire comme les championnats du monde de patinette artistique. On est loin des codes du luxe, façon Charlize Theron en grimpette sur son rideau goldy. Car voilà, la téléréalité c'est pas premium. Les anges s'adonnent à la danse du dimanche, transpirent la technique, la sueur, l'opéra de quatre sous avec, inclus, un black friday chez Babou. Autrement dit, une histoire de corps et de fringues pour tirer le pompon vers une improbable grimpette sociale.

Mais voilà, persistent quelques beaux moments quand les danseurs déboulent après le bal. Haletant, fatigués, la paillette retombe devant le jury inspiré par Hunger games. Comme l'attente de la note au patinage artistique, les héros gardent la contenance à la ramasse dans un joli moment suspendu. Les commentateurs meublent, retour ralenti sur la performance et focus sur les visages essoufflés avec fringue effondrée sur le banc de touche. Côté répétitions, nous avons une ambiance jogging, comme dans les meilleurs moments de Flashdance. Le vêtement de travail est ample et large. De quoi laisser le corps bosser sans contrainte. Enfin, une troisième scène se niche entre le in (le show) et le off (l'entrainement). C'est la séquence avec les héros filmés à la rue, dans la vraie vie, avant l'exhibition. Les zozos sont fringués comme nous, c'est-à-dire en solde. Et là, c'est précisément avant la transformation héroïque de la télé.

Ces trois séquences irriguent Danse avec les stars comme un chouette épisode signé Marvel. Que ce soit Captain America en Pantashop déambulant dans son propre musée pour découvrir ses différentes combis à travers le temps. Ou à l'inverse, Hulk qui déchire sa chemise quand le vert lui monte aux joues. C'est l'histoire du costume super héroïque. A la fois marqueur d'une vigueur invincible et en même temps camisole de force. L'équilibre est tendu entre un "t'en fais pas je cours" en tenue surpuissante et la planquette pour se dépoiler dans le coin sombre d'une ruelle abandonnée (Spiderman et Superman).

Photo : Captain America, le soldat de l'hiver de Anthony et Joe Russo

Rayon homme et femme

Bande de filles raconte la même histoire, mais avec gamines pas riches. Elles tentent de s'en sortir en bataillant sévère. Ca passe par du fight entre filles avec tirage de t-shirt pour mettre à nue une féminité vécue comme bombe à retardement. S'agit aussi de trouver du fun en enfilant en cachette des robes et danser caché sur Rihanna. Poussé au max, ce jeu finit par transformer les corps, les attitudes et même un truc profond comme le désir sexuel. A moins que ce soit l'inverse. Et c'est probablement l'une des ambigüités extraordinaire du film.

D'une certaine manière, Bande de filles rejoue toutes ces scènes sous le signe du fantastique. Le film invente un topo super héroïque pour travailler ce fragile moment de transformation, en imaginant des gamines travaillées par le girl power. Pour trouver la force d'exister, elles choucratent chez Camaïeu, s'inventent des espaces de transformations avec essais et erreurs, histoire de tester des marges de manœuvre dans une assignation sociale trop forte. La scène de danse s'invente dans une chambre d'hôtel, un centre commercial ou sur les toits du quartier. Se fringuer, c'est tester ce que l'on pourrait être mais en rêve de l'autre côté du périph. Le sujet rebondit chez la cinéaste depuis Tomboy, autre merveille avec une gamine se faisant passer pour un garçon.

Périphérique

Tout commence par une mise au noir. La bande de filles joue groupée au foot américain dans la nuit, avec ralentis, combi, casque, épaulettes et un kif grand comme ça. C'est comme des garçons, avec habitacle autour du corps pour masquer un espace girly.

Après le jeu, faut rentrer dans le quartier. La bande se sépare une à une, en silence et sous le regard des mecs un poil surveillants. C'est la guerre du bruit, de l'espace, des corps et des portes pour entrer dans un chez soi difficile à construire. C'est justement dans cet espace fragile que se construisent les destins individuels, avec entre autre une sublime histoire d'amour avec un petit gars pas con, rouleur de méca et doux comme un agneau.

L'inversion des schémas se poursuit jusque dans les décors. Car le quartier est beau. Le film bascule vers le genre jusqu'à filmer l'architecture, une porte dans un appart ou un snack comme pour une SF. Chaque pas des filles impose un décorum surprenant, tantôt flippant ou magnifié, comme pour offrir le cadeau de la fiction à des sites généralement réduits aux images Envoyé spécial.

Céline Sciamma ressemble à sa petite sœur british, Andrea Arnold. L'anglaise n'en finit pas de revisiter les genres pour montrer leurs forces et beautés. Un truc déjà à l'œuvre dans son premier long, Red road : Jackye est opératrice en vidéo surveillante et commence à suivre, derrière les écrans puis pour de vrai, un mec des quartiers bien flippant, jusqu'à pénétrer sur son lieu de vie en périphérie de Glasgow. Là aussi, Arnold filme les bâtiments comme du fantastique sublime et étrange à la fois. C'est aussi la volonté de Xavier Dolan avec Mummy : entreprendre du beau là où, en général, l'image est assignée à du moche. Et ces réals, comme la Bande de filles, associent mise en scène d'un lieu, de soi pour toucher des étoiles. Car rendre un peu plus beau le monde reste probablement l'une des missions principales des super héros. Et ça, oui juste ça, c'est incroyablement puissant.

Photo : Red road de Andrea Arnold

 

 

 

DS

Filmographie de Céline Sciamma (lien Imdb)