Very bad trip
Bad Times (2005
) de David Ayer


Le storytelling de Bad times commence comme une histoire de mecs chavirés à la téquila. En plein Batman begins, Christian Bale fait toc toc chez David Ayer. "Ok, man. On va le faire ton premier long métrage. L'histoire déchire grave, je vais mettre du pognon. Salute !". Faut dire, une aura plane sur le jeune scénariste. Repéré par ses histoires burnées (Fast and furious de Rob Cohen, U-571 de Jonathan Mostow), Ayer fait causer de son écriture. L'extrême onction du comédien donne le coup d'envoi à cette autofiction incroyable. Une hypothèque sur sa baraque plus tard, Ayer balance ses derniers dollars dans la prod. Le tournage commence en super 16. Nous sommes entre à South central, quartier louche de Los Angeles et Ensenada au Mexique. Autant dire du cinoche indie, avec label fauché et énergie folle, loin des canons académiques Sundance.

Jobs d'été

Bad times est la crème renversée de End of watch (2012). Pour les 3 spectateurs qui ont vu le cinquième film de David Ayer, on tombe sur une histoire de flics baisés par les cartels sous le soleil glauque de L.A. Ici, on bascule de l'autre côté de la frontière. Des loulous rêvent de bosser dans la police mais vrillent dans le mauvais trip. C'était une époque, une zone grise, un bout de vie, les 400 coups du réal surgonflés par la fiction.

Jim Davis revient de la guerre du golf comme Ayer sort de son expérience chez les marines. Il vit la moitié du temps avec sa copine fauchée au Mexique et fait la promesse de trouver du taf aux USA pour lui faire traverser la frontière. Problème, le trauma du soldat nique tout sur son passage. Les nerfs à vif, il rêve d'intégrer la célèbre police californienne. Entre deux tests psychos foirés, le garçon part en virée avec son pote également au chômage, trafique des armes, fume de l'herbe, picole grave et veut niquer une ex mal barrée avec une bande rivale.

On dirait les frères Dardenne sous le soleil. On retrouve la bonne vieille caméra collée au cul du héros, un scénario au millimètre et surtout un montage délicat pour faire contrepoint à la violence des images. Ouep, les frangins belges et le réal californien partagent le goût pour le mélo social, façon néoréalisme italien. C'est-à-dire une tendance à niquer des destins sur 3 fois rien. Ca donne une poulette dépressive qui persuade ses collègues d'usine de préserver son poste (Deux jours, une nuit), un père en vadrouille après un foutu vélo (Le voleur de bicyclette) ou chez Ayer, des garçons à la recherche d'un taf. La ligne claire tient sur la nudité de l'histoire. Autrement dit, du climax en solde chez Babou pour glisser sur les ravages de la précarité au bord de l'implosion. Vont-ils tous partir en couilles ou bien tenir en équilibre ? Comment lutter contre un déterminisme social cinglé, même Phèdre à côté c'est de la gnognote ?

Chez Ayer, la ligne prend des allures ultra tangibles avec la frontière américaine. A l'inverse du polar US tradi qui invente un aller vers le Mexique pour faire reset sur sa vie, la filmo du zozo insiste sur les aller retour avec le sud, comme balance impossible à régler entre vivre aux Etats-Unis et s'installer là-bas pour tout recommencer. Le trouble vient de cette zone turbulente, impossible à saisir. Los Angeles trépigne sous la culture latino quand les hispaniques tentent le coup de dé pour passer le mur. Pour une fois, ce bon vieux Mexique ne représente ni une porte de sortie idéale, ni un cauchemar, mais une porosité sans fin où les points de repères pètent les uns après les autres. Comme si la Californie poursuivait son histoire de latinisation toujours vivante.

Photo : Deux jours, une nuit de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Roule ma poule

Le trouble se poursuit avec une troisième frontière. Celle des guerres menées par les Etats-Unis en dehors de son territoire (Irak, Afghanistan…). Cet hors champ, pris en main par le cinéma ou une série comme Breaking bad, revient en boomerang comme une zone de non-droit absolue. Tout se dérègle là-bas, dans l'espace et le temps, jusqu'au bien nommé Sabotage (2014), dernier opus signé Ayer avec un Schwartzy rejouant Expandables sans rire. Les guerres oubliées remontent à la surface, trouvent un nouveau terrain de jeu avec les cartels, et rouvrent des plaies invisibles du pays.

Les garçons tournent la carte en se prenant pour plus grands que le réel. Et sur ce plan, y a du Kubrick très série B au travail. Celui des héros devenus fous à force d'impuissance. Un peu comme un écrivain devant la page blanche et en séjour sur un vieux cimetière indien (Shining). Ou bien un mari soudain dépassé par ses phantasmes quand il découvre les désirs cochons de sa femme (Eyes wide shut). Le sentiment de toute maitrise s'effondre sur le seuil. A se croire trop maitre dans sa maison, les lignes du destin partent en couilles sous l'influence de forces repoussées trop loin de la conscience.

Bad times concentre ces hésitations en filmant le bonheur fragile de rouler en caisse dans les rues de Los Angeles. A toute vitesse quand s'agit de fuir, ou au ralenti quand l'alcool et les pétards font remonter à la surface le passif. On est ému par le désir de conduire à bon port une voiture dans un mouvement plus simple et beau, malgré les tempêtes sous le crâne. C'est Fast and Furious mental, perdu dans le labyrinthe de Shining. La peur ne se niche plus dans la cascade, mais dans un rapide et furieux cheapos, où la ligne droite semble le dernier rêve impossible à atteindre.

Ayer aime ses héros largués, c'est-à-dire des prolos oscillant entre police et délinquance, entre sud et nord, entre le désir d'une vie bien rangée et les aventures foirées. L'équilibre, ultime frontière à atteindre, échoue sur les secousses d'une mexicana dont les rêves paradisiaques s'effritent sur le mur d'une américana partie en couilles.

La faille kubrickienne est là. On pense au préquel de l'humanité dans la première partie de 2001 l'Odyssée de l'espace. Les premiers hommes trouvent un os à ronger, puis le lancent au ciel dans un geste fondateur pour en faire une arme. Les mêmes guerres archaïques sont à fleur de peau chez David Ayer. Le cri de fureur est poussé dans un quotidien ultra violent. Ses héros, jamais innocents, voudraient s'en sortir mais reprennent systématiquement cet os ans la tronche. C'est Full métal Los Angeles.

Photo : 2001 L'odyssée de l'espace de Stanley Kubrick

 

 

 

DS

Filmographie de David Ayer (lien Imdb)