Dark punk
Albator, Cor
saire de l'espace (2013) de Shinji Aramaki


Personne ne l'attendait. Planqué au rayon nostalgie pour quadras régressifs, Albator a trop plombé les nuits du 31 décembre quand un trou du cul débarque, iphone en main, avec ses musiques de toons préférés. Le corsaire de l'espace s'est souvent trouvé coincé au milieu de plusieurs chemins paradoxaux :

- Un vieux truc en vente chez Emmaüs avec ses potes Goldorak pour les garçons, Candy pour les filles et Bioman pour tous. Ce sont les années Dorothée à la fin des années 70, quand Antenne 2 tombe sur une promo mangas. La direction des programmes fume des pétards, signe un contrat de diffusion et fait carton plein avec un joli scandale quasi raciste (c'est quoi cette horreur venue du Japon ?), des figurines en vente dans les magasins de jouets aux cotés de Dark Vador, des costumes pour faire corsaire de l'espace dans les cours de récrée. En gros, Albator, à cette époque, mixe contre-culture (manga) avec émission TV mainstream pour kids. Du jamais vu ! Casimir pouvait remballer avec sa Sésame Street un poil pédago et morale gloubiboulga.

- Bien avant Miyazaki et ses lettres de noblesse, Leiji Matsumoto débarque en France en 1978 avec une anime critiquée pour ses 2 images / seconde et sa violence hard. C'est-à-dire un anti Disney, du coup catalogué au rayon des beaux arts. Chiche, on sort les archives Télérama ?

- Depuis, les mangas ont fait du chemin. Ils sauvent les maisons d'édition de la faillite dans les années 2000, ont été exploités à mort par des artistes dans les catalogues art contemporain, font la une des journaux puis flirtent aujourd'hui avec une forme d'invisibilité digérée. Parmi les grands moments, Leiji Matsumoto retrouve une actu en 2003 avec le fantastique moyen-métrage Interstella 555 et les Daft Punk. 10 ans plus tard, Miyazaki pose sa retraite, et achève une Ĺ“uvre fantastique, considérée à juste titre comme le Van Gogh du genre.

- On reprend la VF dans l'ordre chronologique : un truc pour kids, un machin pour jeunes branchés, des lettres de noblesse, un succès d'édition, quelques images nostalgiques et un carton culturel officiel. Bref, nous voilà fin 2013 avec un reboot d'Albator coincé entre le Disney annuel et l'ultime Miyazaki. Peu de promo, une sortie en salle convenable, une critique tiède et finalement beaucoup d'indifférence.

Objet régressif ? Pas vraiment, les compteurs sont remis à zéro. Un adoubement de Philippe Parreno ou Pierre Huyghes ? Ah ben non, le manga c'est plus ça au rayon arty. Un objet de cinéma bandant ? Yann Gonzales, réal des Rencontres d'après minuit signe un papier dans les Inrocks sur la perte de puissance esthétique et romantique d'Albator avec son passage au numérique et la 3D satanique. Retour à la case nostalgie, récré A2, William Leymergie et ses blagues de play boy.

Albat de l'aile

Si un reboot ne fait pas le reset, Albator décroche pourtant la timbale. Shinji Amaraki claque la cape romantique au coin de la tronche, avance ses pions dans le Nibelungen tout en faisant pâlir les grandes eaux de Versailles avec une 3D passée à la 4G . C'est simple, la mélancolie 78 bascule vers l'opéra Wagnérien 2013, avec poussée thermonucléaire vers les sommets et décadences du super héros.

Super héros ? Les contours volent en éclats tellement Albator est à prendre avec des pincettes. Après la sidération des premières images, le corsaire balafré impose une Danse avec les stars en incarnant à lui seul tous les membres du jury à la fois foufous, queers, outranciers et énervés. Des gamins souhaitent échapper à leurs destins malheureux ? Les gavroches montent à bord de l'Arcadia pour vivre l'aventure extase. Problème, Albator les tuent un par un pour mauvaise réponse à sa question.

Il sauve quand même son double en plus jeune et la narration peut commencer. C'est ambiance Liberace (Soderbergh), mais en période de guerre. Le film s'ouvre donc sur une violence inouïe, à arracher les cheveux aux distributeurs. C'est pour qui se drôle d'objet hard ? Rassurez-vous, personne n'a la réponse, pas même Albator en mode abattoir. C'est la première grosse surprise pour les quelques spectateurs égarés dans le multiplexe. Tu remballes la madeleine, le thé, la petite cuillère et tout le bazar, mon gamin. Comme si les idées de noir chères à Nolan trouvaient enfin un aboutissement pour un Batman manga complètement pété, cette fois au stade terminal. Le point final semble atteint quand on découvre le héros assassin, uniquement motivé par les causes perdues et aux choix stratégiques suicidaires. Noir c'est noir, Albator a oublié sa panoplie de corsaire aux caraïbes.

Bye bye Caraïbes

Entre deux pauses solitaires pour causer à son meilleur ami dont l'esprit persiste dans une machine matricielle, le corsaire carbure à la lumière noire. Les canons lasers inspirés par la Navy fabriquent du feu d'artifice foire du Tron (Steven Lisberger). La terre morte semble sortir tout droit d'Hiroshima / Fukushima. Les rares humains encore en vie cherchent un abri vers un Eldorado fantasmé. Restent quelques points d'appuis bienvenus dans ce trou noir sans début ni fin. Par exemple, une amitié indéfectible de l'équipage pour Albator, qui n'est pas sans faire frémir tant les sentiments virent au culte.

Ou bien une poignée de mains pour sauver une vie tout à coup. Ou encore une relation ambiguë entre une dernière extraterrestre en son genre et le corsaire perdu dans ses pensées. Et puis ultime et rare bonne nouvelle, l'Arcadia se répare tout seul, comme la peau d'un organisme vivant après blessure. Mais c'est sparadrap après une technique guerrière trash : l'engin fonce avec sa poupe flippante sur les autres appareils pour un corps à corps cicatriciel. L'abordage est toujours d'actualité, finalement pas si éloigné des affres tout aussi opératiques de Gravity : quand faut entrer, faut pénétrer. Mais ici, aucune une musique country dans le transistor pour apaiser les âmes errantes.

Photo : Tron de Steven Lisberger

Play blessure

La culpabilité travaille le film en sous main, et les conséquences troublent le spectateur. Ca donne une conspiration étonnante pour la poignée de zozos qui souhaitent avoir la main sur la Terre. Attention on spoile. Notre bonne et vieille planète bleue n'est plus qu'une projection 3D techno. L'eldorado pour tous les migrants de l'espace est mort, genre rouge sec avec trous géants (impressionnant). Et comme balance l'un des boss salopards : peu importe l'existence réelle de la matrice, seule sa représentation compte. Et vlan, vas y chercher un brin d'espoir quand plus rien n'existe. Les frères Wachos (Matrix) ne sont pas loin, comme une persistance rétinienne dans le ciné qui n'est pas pour déplaire.

Peut-être Albator tourne t'il autour d'une belle idée : la réparation impossible. De soi, de son double, des autres et de l'univers parti en couilles. Même le scénario à 3 pattes donne le plomb quand, par surprise une séquence guerrière et paradoxalement lumineuse emporte le morceau. C'est une mythologie noire. 99 % chocolat et sans sucre. Cameron a raison. C'est l'esthétique à couper le souffle qui apporte une lueur fragile et sidérante. Bonne pioche !

Photo : Matrix de Andy et Larry Wachowski

 

 

 

DS

Filmographie de Shinji Aramaki (lien Imdb)